« Oh ! Les semelles rouges ! Il a des Louboutin » s'exclame ma voisine quand Yannick Nézet-Séguin rejoint sous les applaudissements la coulisse, après avoir dirigé La Mer de Debussy à la tête des Berliner Philharmoniker. Une demi-heure plus tôt, c'était plutôt son habit qui avait attiré l'attention, quand le chef canadien était entré sur la scène de la Philharmonie de Paris. En queue de pie, sans plastron, sans col plié au fer, sans nœud de papillon, il avait une chemise quasi ras du cou, laissant son buste libre de ses mouvements. Tout à l'heure, à l'issue du concert, l'habit tout fripé sera bon à essorer, le chef à bouchonner : quand Nézet-Séguin dirige, il bouge beaucoup, de droite, de gauche, de haut en bas, se penche vers les violons, lève les bras vers les bois, les cuivres pour les soutenir dans leurs élans, dessine les phrases... Son efficacité, son enthousiasme ont des effets positifs sur ce qui se passe dans l'orchestre et d'autres qui le sont moins dans une œuvre où rien ne va de soi, où la multitude d'événements qui se passent dans le même temps exige une concentration puissante et invisible.

Yannick Nézet-Séguin dirige les Berliner Philharmoniker © Michael Trippel
Yannick Nézet-Séguin dirige les Berliner Philharmoniker
© Michael Trippel

La Mer... Œuvre difficile, complexe, novatrice. Dans un entretien donné par Claude Debussy à un journal de Budapest, le compositeur raconte qu'il arrive juste d'Autriche où les Wiener Philharmoniker étant incapable de déchiffrer correctement sa partition, il a dû la remplacer par une autre de ses œuvres plus facile pour eux. Depuis cette époque, les formations symphoniques ont assimilé le langage du compositeur français, la façon dont il traite les instruments et l'orchestre, dont il construit sa musique en faisant coexister lignes mouvantes et accents verticaux, brèves éruptions sonores et long crescendos contrariés par des éclairages changeants, une rythmique complexe, une narration fragmentée. De là à dire qu'elles s'y ébrouent toutes avec l'aisance née de l'enthousiasme...

Les Berlinois de 2019 ne sont certes pas ceux qui faisaient encore la grimace quand ils devaient s'y mettre, alors même que Karajan dirigeait magnifiquement la musique du Français – son Pelléas et Mélisande et quelques Mer en témoignent –, mais ce soir la formation s'épanouit avec une munificence qui va mieux à Richard Strauss qu'à Debussy. Nézet-Séguin libère les énergies plus qu'il ne les canalise. Et les Philharmoniker se libèrent dans le fortissimo opulent. Qu'ils se plient aux impalpables pianissimo debussystes et les voici qui perdent le fil de la musique qui s'éparpille, manque de cette main invisible qui lie les éléments, soutient les phrases. Les cordes sont somptueuses de densité, et de tranchant quand il le faut – notamment dans « Jeux de vagues ». Les percussions sont alertes, les cuivres éclatants. Mais les bois n'épatent pas des oreilles françaises gâtées en la matière. La flûte solo a tendance à transformer en solo de concerto ses interventions à découvert, quand ses voisins sont plus modestes. Exprimer son individualité de soliste tout en se fondant dans le son et le jeu des autres, voici qui est difficile et que cette musique exige au plus haut point.

Cette Mer a un côté bodybuildé qui délaisse les subtilités d'articulation, de couleurs, les micro dynamiques internes pour leur préférer le sommet de la vague. Nézet-Séguin devrait peut-être moins bouger sur le podium, arborer un optimisme moins solaire, moins « positif », laisser plus de place au mystère.

Le programme est bien court : une heure dix de musique. Il place en seconde partie les quatre mouvements de la Symphonie n° 5 de Prokofiev, une partition typique des œuvres de guerre de Prokofiev. Elle est classique de coupe, moderne d'apparence mais use d'un langage et d'une rhétorique beaucoup moins radicaux que ceux de Debussy, quarante ans plus tôt. Nézet-Séguin dirige ces quarante-cinq minutes de musique, dans laquelle l'Union des compositeurs soviétiques voyait « l'héroïque et noble image du peuple russe en temps de guerre », avec la puissance incantatoire attendue, le sens de l'épique, jusque dans les dernières pages à l'intensité dramatique foudroyante, mais sans doute aussi avec un goût pour la puissance sonore... à deux décibels de faire saturer le grand vaisseau de la Philharmonie.

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