On aurait pu craindre, le temps d’une pourtant solide Maurerische Trauermusik nous confirmant l’inadéquation de l’acoustique du TCE à l’effectif symphonique classique – du moins lorsque celui-ci s’avère un peu plombé par les graves – que le choix de l’économie et de la joliesse, au détriment de l’émotion et de la profondeur, ne vienne blanchir quelque peu la dureté d’un programme composé de véritables chefs-d’œuvre du tragique. Propulsé sur l’avant de la scène, laissant exploser ses vents en son centre, l’Orchestre National de France apparaît sur Mozart comme engoncé dans une légèreté masquant mal sa fragilité. En appuyant la simplicité du trait, des symboles et du dispositif, comme pour en dire plus clairement la teneur spirituelle et franc-maçonnique, en refusant plus que jamais la lenteur et les alanguissements, Krivine transforme une œuvre potentiellement métaphysique en élégante mise en bouche.

Emmanuel Krivine © Fabrice dell'Anese
Emmanuel Krivine
© Fabrice dell'Anese

A la fois moins indiquée et plus évidente, la retenue, sur Mahler, fait davantage sens. Du pathétique appuyé souvent ailleurs, Krivine ne garde que des éclats modérés : lors de l’emballement brusque qui emporte en chaque milieu de strophe sur « Wenn dein Mutterlein », ou lorsque le texte esquisse à peine le visage des enfants disparus ; l’inévitable orage tonne plus vivement mais aussi plus brièvement sur « In diesem Wetter », avant de se muer en marche plus décidée. Certes, on pourra regretter que les traits, chromatiques, dissonants, et leurs imitations d’un pupitre à l’autre, riches en échos et développement de sonorités, semblent par endroits presque expédiés – d’autant que les solistes s’y montrent comme toujours brillants, la flûte de Philippe Pierlot, le hautbois de Nora Cismondi et la clarinette de Patrick Messina en tête – mais cela semble un bien maigre prix à payer pour une texture aussi intelligible et onctueuse, là où le danger du rêche guette. D’autant que le risque de tout polissage est rapidement évacué par la générosité et la candeur de Stéphane Degout. S’il endigue sa rage schumanienne dans de beaux graves, c’est sur des aigus encore bien présents qu’il tutoie les étoiles (« nur Sterne »), la colline d’ « Oft denk’ ich » et enfin la main de Dieu (« Gottes Hand » ) en concluant « In diesem Wetter » : moins effacé que simplement résigné, son portrait de père endeuillé a assez de chair pour ne pas transformer l’acceptation du destin en assentiment. 

Stéphane Degout © Julien Benhamou
Stéphane Degout
© Julien Benhamou

Le théâtre semble plus présent une fois l’entracte achevée, et ce n’est pas parce que le pathos y a enfin trouvé son chemin, mais bien grâce à l’élan et à la poigne que l’orchestre et le chœur insufflent avec une appétence évidente à Brahms et à son Chant des Parques, devenu ici une charge presque héroïque. Les fins de strophe laissent planer une inquiétude modérée, avant de se dissoudre dans l’accalmie de sa dernière partie et dans la tonalité flottante sur laquelle le chant se conclue.

Les inquiétantes notes funèbres qui entament la Symphonie inachevée et son célébrissime Allegro Moderato, le frémissement de ses cordes et de ses bois, menés par une Sarah Nemtanu en très bonne forme, lancent ensuite un enchaînement de bourrasques, de galops et de clameurs que vient tempérer son autre face, celle d’un thème plus serein, presque dansant, au fil de ces alternances et de ces contrastes si schubertiens, et que le chef mène sans difficulté aucune. C’est la tendresse qui l’emporte sur un second mouvement qui laisse le champ libre au moindre de ses musiciens et à de nouveaux changements abrupts d’humeur, presque beethoveniens. Le concert s’achève sur les aigus éthérés et suspensifs de cet ultime mouvement, et sur cette note si particulière de mélancolie. De quoi raviver la faim d’un public manifestement ému.

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