En faisant appel à Christoph Marthaler pour la mise en scène du Freischütz, le Theater Basel vise loin et tire juste, avec une même cartouche à la fois drôle, poétique et désenchantée. Sur scène, l’inégalable Anna Viebrock signe – une fois encore – une scénographie de choix où l’on voit la reproduction à l’identique d’une de ces salles communales dont la Suisse a le secret, avec en fond une estrade qui permettra tout au long de l’œuvre une habile distanciation du propos. Après l’ouverture rondement menée par le chef Titus Engel à la tête du Kammerorchester Basel, il faut s’appeler Christoph Marthaler pour oser un si long silence immobile : temps nécessaire, passé un fou-rire nerveux, pour appréhender ce que l’âme humaine a de vain dans ces visages creux et vides de chasseurs, sur une fin de fête de la bière. Puis l’intrigue se déploie, par à-coups et soubresauts : le pauvre chasseur Max, pris d’une poisse sans nom, ne parvient plus à tirer juste. Son ami Kaspar, qui vient de pactiser avec le diabolique Samiel pour lui vendre l’âme de son ami, lui promet des balles toutes neuves et efficaces pour le concours du lendemain, où l’on verra Max tirer malgré lui sur sa promise, la belle Agathe.

Der Freischütz au Theater Basel
© Ingo Hoehn

L’humour caractérise le travail de Marthaler, friand de gags répétés à outrance qui viennent enrayer la machine théâtrale comme la vie enraye l’Homme. Un cadre qui tombe à chaque évocation de la mariée et empêche le duo entre Agathe et Ännchen ; les bouquets de fleurs offerts sans conviction par le diable Samiel à Agathe tout au long de son magnifique « Leise, leise… » ; la fosse d’orchestre qui monte et descend en écho aux nuances musicales ; le célèbre Jägerchor chanté dans la mousse d’une chope ou par l’orchestre bière à la main. Rien ne fonctionne plus sur cette scène où le drame a d’ailleurs déjà eu lieu : Max, son arme disloquée à ses pieds, voit dès l’acte I du sang sur Agathe.

Mais comme nous le dit Agathe : « malheur à celui qui voit des symboles » dans ces gags. N’allez donc surtout pas croire que la veulerie exagérée de Max durant tout l’opéra ait ici un quelconque écho avec une nature en carton-pâte où les animaux ne sont plus que des leurres déréglés et des gibiers exhibés en trophées, fable écologique s’il en est. « Chaque chasseur finit chassé », échangent au détour d’une bière les excellents Raphael Clamer et Ueli Jäggi dans un dialogue hautement philosophique où leur pire cauchemar serait d’être réincarné en végétarien. Les tirs répétés et ratés sont autant de déflorations de la nature, dont la mariée portera pour toujours la trace, cette robe blanche sous plastique sortie du pressing qu’elle traîne sur scène. La boucle est bouclée. La chasse à l’Homme peut commencer. Adorno conclut d’ailleurs en 1961 dans Les Images du Freischütz que « tout cela (…) est le commencement d’une terreur, un sort jeté au premier temps d’un monde désenchanté ».

Der Freischütz au Theater Basel
© Ingo Hoehn

Certes, vocalement, nous restons sur notre faim, avec Rolf Romei (Max) et Jochen Schmeckenbecher (Kaspar) qui présentent chacun un vibrato trop lâche et des lignes de chant approximatives. Nicole Chevalier (Agathe) remplit chacune de ses interventions d’une véritable intensité, mais sa belle amplitude vocale est comme un peu large pour le rôle, prenant parfois trop de temps, jusqu’à être en décalage avec l’orchestre. Mais il faut voir comme la chanson nuptiale d’Ännchen prend du relief, désenchantée par la merveilleuse Rosemary Hardy, seule, s’accompagnant au piano. De son bel âge, elle compose une voix éraillée aux limites du dicible et de la mélodie, qui aurait juré dans n’importe quel autre Freischütz mais qui ici fait merveille. C’est que, soyons clair, l’expérience théâtrale et la composition des personnages prennent dans ce Freischütz tant de place à côté de la musique qu’elles permettent de faire leur miel de (presque) toutes les carences vocales. Marthaler met en échec tout présupposé naïvement romantique et vient gratter ce vernis mélodique d’inspiration populaire aux relents éminemment bourgeois afin de trouver la noirceur véritable de l’œuvre. L’acte I se termine sur un autre Jägerchor chanté a cappella, decrescendo jusqu’au silence, véritablement glaçant. Engel aussi travaille à ce double discours, d’un ton vif et enlevé qui laisse place à toute intervention instrumentale dissonante – et tant pis s'il paraît parfois un peu sec et trop mesuré dans l’accompagnement.

Nicole Chevalier (Agathe) et Rosemary Hardy (Ännchen)
© Ingo Hoehn

C’est le diable ici qui mène la danse. Le finale en ce sens ne fait aucun doute car Marthaler – comme nous – ne croit pas au deus ex machina originel où un ermite détourne in extremis la balle, et place plutôt sur l’estrade Samiel qui dirige une cacophonie ultime où s’empilent un à un chacun des thèmes de l’opéra. L’œuvre s’achève dans un ut majeur qui, alors que le monde et l’humain se disloquent, porte encore l’espoir d’une humanité révélée par l’art.

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