Le projet était ambitieux : à savoir réunir, pour cette pièce sonore grand format, les éléments habituels de la fiction radiophonique – l’Orchestre Philharmonique, les chœurs et récitants, un grand classique de la littérature et le talentueux Christophe Hocké à la réalisation – et des éléments plus novateurs et audacieux – une réécriture contemporaine, un quartet de Jazz, et une musique mêlant savamment les accents symphoniques, swing et pop. Si bien qu’on put craindre, en début de représentation, un manque de lisibilité de l’ensemble. Le texte de Yann Apperry, son verbe parfois dérobé et opaque, sa teneur symbolique, et ici son côté « méta », alliés à l’absence de narrateur au profit d’un format dialogué, et à la difficile articulation par un chœur de textes complexes, prenaient le risque de perdre le spectateur. D’autant que le tout, conçu en premier lieu pour l’auditeur, met tout particulièrement en valeur les musiciens mais aplanit l’action, le temps de deviner qui parle, à qui, et de se perdre dans le vertigineux dispositif.

© Olivier Helle / Radio France
© Olivier Helle / Radio France

C’était cependant sans compter sur l’intelligence du jeune public, fasciné de bout en bout par cette curieuse histoire : l’implantation par la mystérieuse Miss Khan – Marie-Sophie Ferdane - du parc d’attraction MondoMowgli dans la jungle de Baloo, Baghera et Kaa  - solidement interprétés par Lionnel Astier, Modeste Nzapassara et Julian Eggerickx. Jo-Jo, jeune louve – Anne-Lise Heimburger – entend résister à cette invasion en invoquant le fantôme du célèbre petit d’homme. Est-il cependant encore possible de mettre un terme à l’exploitation du vivant par les humains ? Sur le papier, ce Dernier Livre de la Jungle se révèle à la fois candide et d’une noirceur certaine. L’entrain déployé par les musiciens, les comédiens et les chanteurs l’emporte cependant largement.

De même que la large palette expressive des orchestres, évitant habilement le piège de l’orientalisme ou du pompiérisme, évite tout risque de monotonie durant la petite heure et demie que dure la pièce – dépassant ainsi les soixante minutes habituelles. On erre ainsi avec ravissement d’air en air, ou plutôt de chanson en chanson, puisque c’est autour de l’idée anglo-saxonne de « song » que s’articulent les numéros musicaux. A cet ensemble hybride, entre le Chœur dirigé par Victor Jacob, l’Orchestre par Marlon Chen et le quartet – Francesco Poeti, Franceceso Cinglio, Luca Fattorini et Christophe Fossemalle – s’ajoutent des voix aux timbres plus pop.  Elsa Birgé, Arnaud Léonard et Ronan Debois campent avec une solidité remarquable Jo-Jo, Baloo et Kaa, tandis que Carole Dréant aborde avec moins de naturel une Miss Kahn sur le registre gospel, timbre un peu nasal et criard à la clef.

© Olivier Helle / Radio France
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Si ce travail, allégorique, s’allie aux savants bruitages de Sophie Bissantz et Elodie Flat pour créer une impression de réalisme, et si l’on serait tenté de qualifier le texte d’Apperry de pur conte écologique, la pièce s’aventure intelligemment, à mi-récit, sur un autre terrain. Où la part d’animal, de « sauvage », à laquelle a renoncé Mowgli et avec lui l’humanité, s’apparente avant tout à l’enfance trop vite quittée, et à ses vertus d’ouverture et de partage. Plaidoirie finalement si rare, ces temps-ci, qu’elle mérite d’être saluée.