Deux pleins cahiers de cette musique de salon, si généreuse, si festive, cela devrait arriver plus souvent dans nos petites et grandes salles ! Alors que tant d’éminents chanteurs s’y sont appliqués au siècle passé, que plus récemment les choeurs s’en sont emparés, il semblerait que les occasions d’entendre les Liebeslieder Walzer dans leur version originale pour quatre voix se soient désormais raréfiées. Hier soir, dans la Grande Salle de la Philharmonie, la rencontre miraculeuse d’une distribution de très haut vol et d’un public aussi nombreux qu’attentif nous prouvait que les deux opus Brahmsiens avaient encore de beaux jours devant eux.

Natalie Dessay, Karine Deshayes, Werner Güra, Laurent Naouri © Julien Hanck
Natalie Dessay, Karine Deshayes, Werner Güra, Laurent Naouri
© Julien Hanck

À l’insouciance gracile de l’opus 52 répondent les sombres spéculations de l’opus 65. À la vocalisation légère et interactive qu’appellent les historiettes liminaires, succèdent les lignes plus profondes, plus creusées du deuxième cahier, appelant des coloris d’orage et de houle.

La prosodie si naturelle de Güra, dans laquelle on sent un amour artiste de la langue, fait sensation dans Ein kleiner, hübscher Vogel, et plus loin dans Ich kose süß mit der und der. Werner Güra est une incarnation, au plein sens du terme, de l’esprit de ces deux cahiers de lieder. Ici, l’aplomb vocal, la densité naturelle du timbre se joignent à une netteté de caractérisation qui fait immédiatement effet sur le public (un O die Fraunen presque soupiré, d’une délicieuse langueur feinte).

Karine Deshayes, ou le triomphe d’une voix dans sa pleine maturité : sans doute la voix la plus puissamment projective du quatuor, la mezzo-soprano n’abusera pourtant jamais de cette radieuse santé vocale, pensant toujours le groupe avant l’individu. Son Wohl schön bewandt war es est une merveille d’éloquence théâtrale : outre le timbre rond et charnu, on sent que chez elle, prosodie et phrasé musical ne font qu’un, que la moindre inflexion de la voix est imbriquée dans l’articulation d’une consonne et de sa voyelle. À plus grande échelle, le texte est considérablement éclairci par sa manière de procéder par vastes paraboles (Wohl schön bewandt war en est un exemple flagrant), les pianistes la suivant jusqu’au bout de ces hiatus.

Natalie Dessay, Karine Deshayes © Julien Hanck
Natalie Dessay, Karine Deshayes
© Julien Hanck

La vocalisation plus émaciée de Natalie Dessay lui permet de serrer au plus près les reliefs du texte, sculptant avec énergie ses contours. Les attaques y gagnent une bienvenue impulsion, des frémissement apparaissent au sein des tenues. Faut-il craindre de surjouer cette musique ? Non, vu le plaisir que l’on éprouve à se laisser distraire par les nombreuses taquineries de la chanteuse. Jamais à court de malice vocale, Natalie Dessay apporte à la ligne des coudes inattendus, fait surgir sa voix sous celle des autres avant de la déployer en grand. Partout, elle fait preuve d’une inventivité musicale, d’une nervosité stylistique réjouissantes. Toutes ces qualités lui vaudront un Nagen am Herzen fühl ich futuriste, où des estompes alternent avec des durcissements plus gutturaux, créant un très hypnotique balancement.  

Werner Güra, Laurent Naouri © Julien Hanck
Werner Güra, Laurent Naouri
© Julien Hanck

Laurent Naouri, voix d’une élégance rare, égale dans tous les registres, complète solidement le quatuor ainsi formé. Dans Sieh, wie ist die Welle klar, le grain relativement clair de sa voix s’accommode idéalement de celle, lumineuse, de Güra ; les deux voix évoluent dans un beau parallélisme, sans qu’aucune bigarrure de timbre ne contraigne aux grands écarts parfois observés. Plus loin, son Ihr schwarzen Augen (Yeux noirs, vous n'avez qu'à cligner…) semble mu par une éloquence tragique, et se referme avec presque un sanglot dans la voix.

On n’aurait garde d’oublier l’accompagnement de Philippe Cassard et Cédric Pescia, qui n’est en réalité que partiellement accompagnement (rappelons que ces Liebeslieder existent également sous forme purement pianistique, à quelques retouches près), tant la richesse mélodique, rythmique qui s’y trouve se suffit à elle-même. Voici devant nous deux messieurs arc-boutés sur leur instrument, aux visages perclus par l’émotion musicale, donnant corps et âme pour faire vivre leur partie, chargeant chaque phrasé et chaque note de toute leur attention consciente. S’ils profitent de la réverbération ambiante pour liquéfier certains aigus, où au contraire les faire étinceler comme une poussière d’or (Nachtigall, sie singt so schön), les deux pianistes ne minimisent pas pour autant les impacts de Alles alles in den Wind, aux attaques puissamment viriles. Avant cela, ils nous avaient déjà offert un beau cahier de Valses à quatre mains du même Brahms (l’opus. 39). Gestion supérieure de l’agogique si propre à la valse, et un trésor d’intention musicale, rattrapant au centuple une raideur naissante du geste et quelques mineures scories.

Philippe Cassard et Cédric Pescia © Julien Hanck
Philippe Cassard et Cédric Pescia
© Julien Hanck

Vive les Liebeslieder, et longue vie à cette belle équipe qui nous les a ainsi faits redécouvrir au concert ! C'était bien la première fois depuis fort longtemps que j’ai pu me sentir aussi bon public et prendre un plaisir aussi franc, ingénu et total, dans ce qui se passait sur scène.