Œuvres originales, transcriptions anciennes et modernes, improvisations, hybridations culturelles : l’organisation de Toulouse les Orgues affichait un cocktail explosif pour la soirée de clôture du festival « La Nuit de l’orgue. Regards sur l’orgue de demain » à Saint-Sernin. Le pari était de bien de montrer, voir de démontrer que l’orgue est un instrument encore vivant, et pas seulement réservé aux chaires conservatrices de pratiques d’un autre temps. Pour ce faire, la production faisait le choix de réunir différents styles dans une même soirée, autour d’interprètes ayant en commun néanmoins une certaine jeunesse. Un concert attirant, puisque ce dernier démarrait avec un peu de retard, le temps que tout le public amassé sur le parvis de la basilique puisse pénétrer dans le monument toulousain emblématique.

© Patrick Galibert
© Patrick Galibert

Quatre panels hétéroclites accueillaient le visiteur installé dans la nef, alternant récitals individuels et duos de musiciens. Le premier tableau s’articulait chronologiquement autour du romantisme de Mendelssohn, de la modernité de Franck et de la contemporanéité d’Hampton. La main tremblante mais non moins précise d’Andrew Dewar montre l’orgue sous son angle le plus classique. Le dispositif de caméras multiple montre au public, via une retransmission en direct dans la nef, les trois claviers et le pédalier manipulés par le musicien. Il montre aussi la richesse du grand orgue de Saint-Sernin qui, avec ses 54 jeux, ne nécessite pas un mais deux assistants. L’Ouverture à Saint-Paul de Mendelssohn, arrangée par William Thomas Best, éclipse quelque peu le Choral n°2 en si mineur de Franck. Les extraits des Five Dances d’Hampton laissent le public perplexe avec dans un premier temps un flot continu superposé à une mélodie naïve au final abrupt, puis une danse plus atonale, imitant un rire presque saccadé.

Bernadetta Šuňavská © Peter Brenkus
Bernadetta Šuňavská
© Peter Brenkus
Les post-it roses et bleus d’A. Dewar laisse place aux post-it orange de Benjamin Righetti, accompagnant Antoine Auberson au saxophone. Les 7 ambiances proposées par les 7 péchés capitaux de Weil posent un langage multiple entre le jazz, la modalité du XIXe, l’atonalité et la musique populaire, prolongé par la Danse populaire, Source, Danse ZZ et A synagogue in the Hill du saxophoniste. Alternant soli et duo très complices, c’est le panel sans doute le plus réussi, mélangeant humour – à l’image des chaussettes de Benjamin Righetti –, virtuosité et transport.

On revient avec Bernadetta Sunvaska à une forme plus classique du récital. L’ouverture, scherzo et finale de Schumann transcrits par Bernhard Hass sont très accrochés mais posent une éloquence certaine et explorent les registres suraigus et les jeux les plus doux de l’instrument. L’Andante de Mozart poursuit cette veine avec son refrain entraînant. Le fourmillement de l’arrangement original d’Une nuit sur le mont Chauve de Moussorgski fournit un final explosif.

Leonard Eto © Wataru Furuta
Leonard Eto
© Wataru Furuta
Le dernier panel réveille habillement le public avec une association extrêmement innovante entre Jacob Lekkerkerker, organiste et « homme aux quatre K » et le percussionniste Leonard Eto, spécialisé dans les instruments traditionnels japonais, ici taiko en différents modes de jeux et cymbales. Si les deux artistes avaient déjà collaboré à Amsterdam, c’était en France une représentation nouvelle basée sur le dernier thème de la journée autour de l’orgue : l’improvisation. En langage chromatique et la plupart du temps atonal, les deux musiciens feront voyager le public dans des ambiances d’effrois, d’entrain, de jeux de question-réponse, l’un au balcon, l’autre au cœur de la nef au milieu du public. La gestuelle s’ajoute à la simple musique, donnant un tout visuel qui enrichit l’expérience de l’improvisation. La force tellurique prend facilement le public au corps, et le dialogue s’achève dans un petit jeu de qui aura le dernier mot.

Une soirée totale autour du champs des possibles de l’orgue, démontré comme plus que jamais vivant, voire vivace. Avec une telle volonté, on pardonnera aux organisateurs d’avoir présenté un concert de plus de trois heures contrairement aux deux annoncées.

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