S’il reste encore des esprits chagrins qui pensent que Francis Poulenc est un compositeur plaisant mais mineur, on leur conseillera vivement de se précipiter à La Monnaie pour cette remarquable production des Dialogues des Carmélites. Car cet opéra, porté par la qualité de la pièce de Bernanos dont Poulenc s’empara comme livret, pose une question essentielle qui est de tous les temps, et certainement du nôtre : Comment vivre avec la peur ? Et la plus grande de toutes: la peur de la mort ? Comment la surmonte-t-on, comme sauront le faire –sans angélisme béat, craintives mais dignes, soutenues par leur foi et soudées par leur solidarité – les religieuses condamnées à mort par la furie révolutionnaire ?

© Baus
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La mise en scène d’Olivier Py – parfaitement lisible, sobre et forte – excelle à mettre en évidence et transmettre au spectateur ce sentiment de peur, diffuse d’abord, évidente ensuite, mais transfigurée par l’acceptation du martyre. Ce ne sont pas des saintes coupées du monde qui vont avec une dignité déchirante vers leur fin qu’il nous montre, mais des femmes de chair et de sang, capables de sentiments et de révolte.

Le décor (signé de Pierre-André Weitz) est sombre et sévère, situant principalement l’action dans un Carmel dénudé, aux murs bruts de décoffrage, mais qui – devenu prison – s’ouvrira magiquement sur une nuit étoilée (superbes éclairages de Bertrand Killy) au moment où les Carmélites entament le Salve Regina avant de monter à l’échafaud. Et on retiendra d’autres magnifiques moments comme cette extraordinaire scène de l’agonie de la Prieure à la fin du premier acte où l’excellente mezzo Sophie Pondjiclis se trouve dans un lit vertical adossé au décor, ce qui donne au spectateur l’impression de la voir d’en haut, alors que, les bras en croix, elle adoptée une pose christique prémonitoire. Ou encore à l’Acte III, quand les sœurs – ayant fait vœu de martyre – se réunissent pour un dernier repas qui a bien sûr tout d’une dernière cène.

Anne-Catherine Gillet (Blanche de la Force) © Baus
Anne-Catherine Gillet (Blanche de la Force)
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Mais pour qu’une conception scénique, aussi forte et juste soit-elle, puisse déboucher sur une véritable réussite, il faut bien sûr une réalisation musicale tout aussi ambitieuse et réussie. Et ici, on ne peut que saluer la qualité du plateau réuni par la maison bruxelloise. Si la première distribution reprend des noms qui ont de quoi faire saliver le mélomane (Patricia Petibon, Véronique Gens, Sandrine Piau), la deuxième – qui est celle que je vis et entendis à l’œuvre – s’en sort avec tous les honneurs, à commencer par la Blanche de la Force d’Anne-Catherine Gillet qui fait parfaitement sentir comment son personnage mûrit jusqu’à rejoindre volontairement les autre sœurs sur l’échafaud. Marie-Adeline Henry est une belle et digne Madame Lidoine, Hendrickje Van Kerckhove apporte une fraîcheur convaincante à Sœur Constance, et Karine Deshayes est une Mère Marie énergique et fière. Parmi les rôles masculins, on retiendra le bouillant Chevalier de Stanislas de Barbeyrac et l’excellent aumônier de Guy De Mey, admirable ténor de caractère.

Mais tout ceci ne serait rien sans la fabuleuse prestation du chef et de l’orchestre. Alain Altinoglu réussit à toujours maintenir l’intensité dramatique de la musique, tout en la laissant subtilement respirer et en respectant toujours admirablement le naturel de la ligne de chant et de la diction française. Il est parfaitement aidé par un orchestre en très belle forme, et où les bois – si chers à Poulenc – se couvrent de gloire.

Karine Deshayes (Mère Marie), Yves Saelens (Commissaire) © Baus
Karine Deshayes (Mère Marie), Yves Saelens (Commissaire)
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