C’est à un récital chant et harpe que nous conviait le Grand Théâtre de Genève pour la deuxième soirée dans ce nouvel Opéra des Nations, salle de remplacement à celle du Théâtre de Neuve en rénovation. Ecrin de bois, l’acoustique y est confortable sans être réverbérante et porte assez magnifiquement les vagues mélodiques de la harpe de Xavier de Maistre et le soprano exquis de Diana Damrau.

Diana Damrau © Rebecca Fay - Erato
Diana Damrau
© Rebecca Fay - Erato

Comme l’indique le programme « ils sont de retour », ceci ne manquant pas de ravir certains et d’en agacer d’autres. En effet on ne peut que louer la virtuosité des deux artistes et les mérites superlatifs de la soprano de renommée mondiale Diana Damrau et de Xavier De Maistre, harpiste star, tombé dans les cordes dès l’âge de neuf ans, avant de débuter des études d’avocat, certainement pour mieux défendre un répertoire… Et c’est à coup sûr en usant de ses charmes musicaux, que, tel Orphée, il fera fondre de ses arpèges les membres des Wiener Philarmoniker et être le premier musicien français à les rejoindre. C’est dans la ville de Salzbourg que l’idylle musicale entre lui et Diana Damrau débuta. Le duo nous offre aujourd’hui ce voyage musical dans les contrées magnifiques de Richard Strauss, Liszt, Tchaïkovski et enfin Dvořák.

Evidemment on ne peut que succomber aux charmes de la voix de Diana Damrau. La soprano sait à merveille ourler le texte de mille nuances qui ravissent les sens. Son texte est parfaitement exposé, sans maniérisme, sans affectation et on sent les années de scène qui nourrissent son art du récital. La salle sonne bien mais n’embellit en rien le son, de sorte que seules les qualités de la chanteuses permettent de mettre en avant la vocalité, et n’en manquant pas, le public restera conquis longtemps par le beau médium, les aigus faciles et étincelants, mais aussi par ce goût pour le romantisme qu’un Richard Strauss requiert avec ces longues phrases merveilleuses, plongeant dans des graves qui se doivent d’être soyeux, pour mieux remonter vers ces aigus quasi mystiques et suspendus. Le Wiegenlied et le Winterweihe s’accommodent parfaitement de l’adaptation à la harpe, ainsi que les très belles Zigeunermelodien d’Antonin Dvořák dont on ressent l’essence folklorique d’Europe centrale tant marquée par la culture tsigane. Les effets rythmiques particulièrement bien restitués par la harpe ductile de Xavier de Maistre tissent une trame ludique sur laquelle peut se déployer le texte de la soprano qui en joue avec délice.

Xavier de Maistre © Todd Rosenberg
Xavier de Maistre
© Todd Rosenberg
Dès l’opératique « Die Verschwiegenen » on aura apprécié l’impétuosité de la cantatrice qui enchaînera les magnifiques Lieder avec une vocalité toujours adaptée. « L’Heimliche Aufforderung » fut un bel épanchement malheureusement peu relayé par son accompagnateur et les limites de son instrument. Et c’est sans nul doute sur ce point que se fondent mes réticences face à un tel exercice : comment restituer la palette de couleurs d’un piano à queue et encore plus, d’un orchestre symphonique, avec une seule harpe. Par ailleurs, le recours aux notes aiguës de la harpe provoque un sentiment d’agacement dû au fait que le son, certes cristallin, manque d’harmoniques et finit par lasser et incommoder.

C’est avec le splendide « Ruhe, meine Seele!» que la magie s’obscurcit totalement… Les premiers instants de ce Lied sont d’une noirceur totale, des accords cuivrés sombrant dans une incertitude de forêt dense… Le chant s’élève sur une tension palpable d’accords tendus, puis surgissent des contrebasses grondantes, des vagues de violons rappelant les épopées les plus folles d’un Wagner, la soprano flottant au-dessus de ce tapis sonore énorme ! Alors évidemment, une harpe… Rien à voir avec la qualité du musicien mais les arrangements ne mettent pas en valeurs les dissonances, les grincements. « Tout ceci n’est pas mon affaire ! » semble-t-il nous dire ! La résultante est que dans les grands épanchements de Strauss, la soprano se trouve réduite à devenir une sorte d’hystérique qui hurle seule, ne pouvant être, et c’est bien normal, relayée. C’est désarmant.  

En somme, je ne peux que m’incliner devant la science des deux interprètes, tout en m’interrogeant fondamentalement sur un récital mettant en scène un harpiste et une chanteuse, aussi bon soient-ils, dans un programme faisant une si large place à du Richard Strauss. Une chose reste certaine : les deux artistes regorgent de talent et prennent du plaisir à offrir au public ces programmes. Une affaire de goût très certainement.