La pandémie de Covid-19 a quelque peu modifié les conditions de la reprise de La Walkyrie, dans la mise en scène créée à Marseille en 2007 par Charles Roubaud. Les contraintes sanitaires encore actuellement en vigueur ont en effet relégué l’orchestre en fond de plateau, qui joue ce soir la version pour « orchestre de taille moyenne » dans l’arrangement d’Eberhard Kloke. Placés derrière un rideau de tulle, les instrumentistes sont non visibles à partir de la salle, et non dénombrables, mais ceux-ci doivent représenter pas beaucoup plus de la moitié de la centaine de musiciens attendus pour l’opus wagnérien. C’est un des éléments, en plus de l’absence de fosse et du tissu faisant obstacle au son, qui concourt au déficit de puissance musicale au cours de la soirée en particulier dans les moments de climax (aussi bien au cours du premier acte qu'au troisième, pour la Chevauchée des Walkyries ou les Adieux de Wotan).

La Walkyrie à l'Opéra de Marseille
© Christian Dresse

La deuxième partie se déroule cependant plus en conformité à l’habitude, dans l'accompagnement par exemple des longues conversations entre Fricka et Wotan, Wotan et Brünnhilde ou encore de l’annonce par Brünnhilde de la mort de Siegmund. On apprécie la qualité orchestrale, même si la raréfaction du nombre de musiciens par pupitre les expose davantage, en particulier les cuivres et les bois, pas toujours impeccables. La direction du chef Adrian Prabava n’est pas non plus un exemple de variété dans les contrastes, avec par ailleurs quelques séquences aux tempos significativement lents.

La distribution vocale amène de plus grandes satisfactions, avec en premier lieu un couple de Wälsungen de premier ordre. On assiste d’abord à l’impressionnante prise de rôle de Sophie Koch en Sieglinde, qui semble une évidence dès ses premières paroles. Le timbre est riche et homogène, le vibrato sous contrôle et le registre grave très dense, un héritage de ses fréquentations précédents de La Walkyrie (elle était Fricka il y a une dizaine d’années à l’Opéra Bastille sous la baguette de Philippe Jordan). Son Siegmund est le ténor autrichien Nikolai Schukoff, voix longue et suffisamment large, aux accents barytonaux dans le grave et capable de beaux aigus concentrés, comme ses « Wälse ! Wälse ! » longuement tenus. La basse Nicolas Courjal (Hunding) fait admirer une fois de plus son creux profond dans le grave.

La Walkyrie à l'Opéra de Marseille
© Christian Dresse

Déjà présent dans les habits du Hollandais en 2015 à Marseille, on retrouve avec joie le baryton-basse Samuel Youn en Wotan. Le mordant du style et la noblesse du grain collent au personnage de maître des dieux, même si l’artiste donne beaucoup et laisse un peu de ses moyens en route pour la conclusion de l'acte III. Remplaçant Béatrice Uria-Monzon initialement annoncée, Aude Extrémo compose une éruptive Fricka, d'une couleur vocale sombre agrémentée d’un petit voile dans le registre grave, tandis que l’aigu s’épanouit avec une puissance souvent impressionnante. L’entrée en scène de Petra Lang en Brünnhilde inquiète avec ses « Hojotoho ! », certes pleins d’enthousiasme mais à la limite du cri, alors que la partie grave est bien moins sereinement exprimée. L’instrument se met cependant rapidement en place, avec une homogénéité supérieure, tout en restant discret dans le grave. L’équipe est complétée par huit Walkyries françaises qui forment un beau groupe de guerrières.

La Walkyrie à l'Opéra de Marseille
© Christian Dresse

Déjà très axée sur les vidéos de Camille Lebourge à sa création en 2007, la mise en scène de Charles Roubaud s’adapte aux circonstances du moment avec les projections successives d'écorces d’arbre (acte I), d’un mur avec une ouverture sur un bout de ciel et des nuages (acte II – nous sommes en altitude au Walhalla !), avant des branches d’arbre (acte III) qui enchaînent sur l’embrasement conclusif du rocher. Les solistes évoluent donc ce soir au plus près du public, au niveau de l’habituelle fosse d’orchestre, sans aucun élément de décor autre que les diapositives, parfois légèrement animées. L’intensité dramatique réside dans le jeu d’acteur des protagonistes, véritables bêtes de scène pour la plupart malgré la contrainte de ne jamais perdre de vue l’un des deux écrans de télévision dans la salle, ceux-ci permettant de suivre le chef et de ne pas mettre en péril la coordination de l’ensemble.

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