Tel El Niño, ce déluge semble avoir déjà sévi partout : une quarantaine de représentations depuis la création au Festival d’Ambronay de 2010, puis l’enregistrement de 2011 ont semé le vent pour récolter la tempête. Avant d’entamer une tournée dans l’Argentine natale du maestro Leonardo García Alarcón, l’escale de l’Arche sur les bords de Saône et Rhône fait redécouvrir un chef d’œuvre baroque, servi par moments un peu inégalement sur le plan vocal et acoustique, mais possédé par une fougue incontestable.

Leonardo Garcia Alarcón © Jean-Baptiste Millot
Leonardo Garcia Alarcón
© Jean-Baptiste Millot

À dire vrai, on a un peu peur de ne plus pouvoir rentrer dans l’Arche à temps et de devoir rester dans une plaine trop vaste, sans pouvoir s’abriter d’éventuels aléas de météo acoustique. Le dialogue à cinq voix et cinq instruments de Michelangelo Falvetti, sorte d’opéra de chambre exécuté par le Chœur de chambre de Namur, très en forme, et la Capella Mediterranea, allait-il sonner aussi bien ici que dans un lieu intime, véritablement fait pour ce répertoire, plus que la grande salle de concert qu’est l’Auditorium de Lyon ? Il faut dire qu’au début, cela ne va pas tout à fait de soi. La Justice divine (Evelyn Ramirez Munoz, puissant mezzo), l’Eau (Magali Arnault Stanczak, une force des aigus) et les autres solistes luttent pour pouvoir rivaliser avec l’Orchestre des anges : l’équilibre est fragile et force les chanteurs à pousser leurs voix, parfois, et bien malgré eux au détriment du timbre.

Mais progressivement, la création d’une coquille musicale équilibrée se réalise, refuge devenu plus qu’habitable pour choristes et solistes. Y contribue aussi l’écoute attentive du public, happé par les percussions des zarf, darf et udu. C’est ce dernier instrument qui laisse sans doute l’une des impressions les plus fortes du concert : cette grande jarre percussive produit sous les mains de Keyvan Chemirani des gouttes de pluies résonnantes, irrégulières, grosses et d’une profonde musicalité.

Charmant couple, Noé (Fernando Guimarães, ténor) et surtout la splendide Rad (le soprano Roberta Mammeli) produisent des moments d’un tendre lyrisme amoureux. Autre preuve d’une disposition un peu problématique des solistes dans l’espace : Dieu le Père tonne, fâché, du haut du premier balcon de la salle (image évidente du Ciel, dans l’esprit de dramaturgie médiévale !), où il en impose réellement. Dès lors qu’il a rejoint le plateau cependant, la belle basse de Matteo Bellotto paraît déjà bien plus terrestre, tout en gardant son expressivité. La voix souple, élégante et techniquement irréprochable d’Emmanuelle de Negri (Air et Nature humaine) aimante l’oreille. C’est grâce à la qualité de la distribution féminine que l’arc-en-ciel en trio est une pure merveille. Il s’exprime en contre-point d’une autre force de la nature : la Mort rôde en rôle buffo sur le plateau. Fabian Schofrin possède le talent de séduire la salle par son jeu comique (il est le seul à être grimé et déguisé, portant dans ses mains une énorme faux dans un style néo-gothique assez kitsch). Si en revanche le registre aigu du contre-ténor, frêle, ne consolide pas tout à fait l’impression dramatique, nous lui devons une bonne dose d’humour de la soirée, que souligne la tarentelle endiablée que produisent de concert avec lui les théorbes et la harpe.

Ce Diluvio universale qui enchaîne des numéros les plus divers, pluies torrentielles, tempêtes marines, éclaircies lumineuses que la Capella Mediterranea habite avec brio, est une partition qui mérite décidément d’être plus connue. Nous en savons gré à Leonardo Garcia Alarcón de l’avoir sortie des limbes de l’histoire musicale. Le chef impose des tempi redoutables, mais ô combien convaincants, non sans accorder la douceur nécessaire aux pages plus sensuelles ou spirituelles. Alarcón dirige par moments comme s’il battait des ailes : belle image de colombe postdiluvienne… Et le séjour à l’Auditorium lui plaît, manifestement : il détache, outre un  amuse-gueule de la production à venir, le Falstaff de Falvetti, prochainement à Ambronay (cet homme est une bête du marketing !), encore trois autres bis de ce Diluvio semi-dramatisé, qui s’est révélé peut-être non un ouragan, mais assurément une très belle tempête.