On a souvent dit que la 3ème Symphonie esquissait, davantage que les précédentes, les contours de l’univers propre au compositeur. Sans doute plus marquée d’une certaine noirceur par un Mahler alors résigné à rester incompris, elle ne revêt pourtant pas le seul tourment auquel on a pu la résumer, tout comme elle glisse savamment, d’éclaircies en éclaircies, du ré mineur de son titre à un franc ré majeur.

Wolfgang Doerner © Axel Saxe
Wolfgang Doerner
© Axel Saxe

Le monumental premier mouvement – trente minutes d’exécution, égrenées avec les balancements nécessaires par un orchestre d’une remarquable consistance – rassemble déjà une variété de textures, de couleurs et de timbres hors du commun. Elaboré autour d’une citation de Brahms et d’un thème accentuant joyeusement la dominante pour mieux appuyer les ambiguïtés de tonalités, il malmène, à force de variations, reprises et échos les fondements de la forme sonate. La nature y reprend ses droits, des mugissements des cuivres aux gazouillis des bois, au rythme d’un inquiétant et sépulcral roulement de tambour, au fil de transitions alanguies ou abruptes. Si la précision n’est pas toujours au rendez-vous, la beauté des traits croqués par Wolfgang Doerner, de même que la solidité de pupitres aux nombreuses parties solistes valent le détour, et l’on comprend quel défi a pu constituer pour les trente ans de l’Orchestre une telle fresque.

Le bien plus bref deuxième mouvement dissout la sauvagerie du premier dans les plus douces sonorités pastorales et enfantines d’un menuet à « l’insouciance des fleurs », écrira Mahler, traversé ça et là de ralentissements plus orageux. Le troisième, entonné sur une citation de l’Ablösung in Sommer, laisse entrer la voix, sinon humaine, presque animale, d’un cor de postillon joué hors scène, en écho à des tenus d’une grande délicatesse. Sur un parterre de pianissimi très maîtrisés s’érige la voix, à l’équilibre prodigieux, de la contralto Qiulin Zhang. Le « Chant de Minuit », sybillin extrait d’Ainsi parlait Zarathoustra, laisse ressurgir sur le Nacht de « Mitternacht » l’obscur que balayera plus loin le « Tag » : de la pensée nietzschéenne dont il résume ainsi la densité et l’abrupt, Mahler retient surtout les vers suivants, entonnés après une douce transition orchestrale :« Si profonde, profonde soit la douleur du monde, L’extase est plus profonde encore que le chagrin. » C’est donc vers la lumière céleste que se tourne un cinquième mouvement adapté de Des Knaben  Wunderhorn au son, impeccable, du Chœur régional Vitorria et de la Maîtrise des Hauts-de-Seine, scandant à leur tour l’impératif « Du sollst ja nicht weinen ! » (« mais tu ne dois pas pleurer »). 

Moins enjoué, et surtout plus conséquent, le dernier mouvement dédié à l’amour, au tempo inhabituel (qui d’autre que Mahler pour conclure sur un Adagio …) réintroduit, après la citation beethovénienne et les variations de tempi et d’humeur nécessaires le thème du premier mouvement. Ici triomphant accord de tonique, il conclut l’heure et demie de symphonie non sans panache, mais surtout dans un geste épique et rutilant, de ceux où Mahler, comme le regrettait Adorno, « compose comme si la joie était déjà de ce monde ». Elle était, en tout cas, criante à chaque coin de salle.