Belle réussite que cette nouvelle production de l'Opéra National du Rhin dont le mérite est de nous faire redécouvrir la beauté ténébreuse d'une œuvre que l'on croyait connaître, grâce au tandem constitué de Daniele Callegari (direction musicale) et de Robert Carsen (mise en scène) et grâce à la présence d'un plateau vocal exceptionnel.

<i>Don Carlo</i> à l'OnR, mise en scène de Robert Carsen © Klara Beck
Don Carlo à l'OnR, mise en scène de Robert Carsen
© Klara Beck

Drame autant psychologique que politique, où le flot des passions vient se heurter sans cesse contre la forteresse inexpugnable du dogme catholique, Don Carlo témoigne d'un style de composition ayant atteint sa pleine maturité. En effet, après les succès populaires de Rigoletto, du Trouvère, et de la Traviata, dominés par des éléments rythmiques assez marqués, Giuseppe Verdi choisit dans cet opéra de faire la part belle à une écriture mélodique plus subtile, qui cherche à créer davantage de continuité entre la musique et l'intériorité des personnages. Pour ce qui est de l'intrigue, rappelons que lesdits personnages, prisonniers d'un conflit familial et sentimental dont il serait inutile de retracer ici les complications, s'opposent à l'obscurantisme de la vieille société espagnole du temps de l'inquisition.

Dans cette nouvelle production, qui reprend la version en quatre actes de l'opéra, la version dite « milanaise », la mise en scène de Robert Carsen tire sa force d'une sobriété et d'une cohérence à toute épreuve. Faisant le choix d'un décor unique, constitué de trois murs disposés de façon à créer un effet de perspective troublant, et d'une couleur unique, le noir, la mise en scène insiste sur l'état d'enfermement des personnages et sur l'omniprésence de la mort autour d'eux. Qu'il soit considéré comme une cellule, un tombeau, la nef d'une église, ou comme les appartements du roi, suivant un jeu d'ombres et de lumières particulièrement travaillé, ce décor spartiate est en fait pensé comme le symbole d'une société totalitaire où l’extrémisme religieux fait loi.

On pourrait trouver l'uniformité visuelle des décors et des costumes un peu sinistre, voire même déplacée lorsque la musique se fait plus légère (dans le chœur des suivantes de la reine par exemple) ou plus tendre (au moment du duo d'amour entre Don Carlo et Elisabeth) ; pourtant il suffit d'un changement d'éclairage ou de l'apparition furtive d'un moine à une fenêtre pour que la mise en scène nous fasse comprendre, assez subtilement, que ces moments de calme ne sont que relatifs, et que dans une telle société, tout sentiment de liberté individuelle est en réalité un leurre. Les résonances de cette mise en scène avec l'actualité, qu'on décèle par instants, sont quant à elles suffisamment discrètes pour ne pas rompre le charme et la beauté funèbre de ce noir intégral.

D'un point de vue musical, soulignons tout d'abord la performance impressionnante de Stephen Milling en Philippe II qui, avec sa carrure imposante et sa voix de stentor caverneuse, sait incarner l'autorité comme personne, dans ses abus mais aussi dans ses faiblesses ; Andrea Carè campe un Don Carlo juvénile et athlétique, étonnamment puissant ; et Elza van den Heever en Élisabeth signe la performance la plus éblouissante de la soirée, surtout dans les scènes d'intimité qui mettent en valeur la douceur veloutée de son timbre, par exemple au moment de l'ultime adieu à Don Carlo, qui restera comme le passage le plus émouvant de tout l'opéra.

Soulignons également la beauté des ensembles : notamment du célèbre duo où Don Carlo et Rodrigo (Tassis Christoyannis) se jurent fidélité, et saluons la prestation des Choeurs de l'OnR qui, exception faite de quelques chorégraphies encore un peu hésitantes, auront parfaitement tenu leur rôle. À la tête de l'Orchestre philharmonique de Strasbourg, Daniele Callegari, qui avait déjà dirigé la formation dans le récent Barbe-Bleue version Olivier Py, emmène quant à lui la musique de Verdi d'une main experte et prudente, s'appliquant à déjouer les pièges d'une acoustique assez sèche.