Le chorégraphe Johan Inger présente sa nouvelle création Don Juan au Théâtre de Chaillot. Ancien danseur du Nederlands Dans Theater (NDT), ex-directeur artistique du Ballet Cullberg, et chorégraphe associé du NDT, l'artiste suédois s’est établi depuis plusieurs années comme chorégraphe indépendant et collabore avec de nombreuses compagnies telles que La Compañía Nacional de Danza, le Royal Swedish Ballet, Le Ballet de l’Opéra de Lyon, Les Ballets de Monte-Carlo, et l’Aterballetto d’Emilie-Romagne avec qui il a créé Bliss (2016), Birdland (2017), et désormais Don Juan. Ballet narratif, qui suit le déroulé de l’argument de Don Giovanni quasiment à la lettre, cette adaptation de Don Juan est dans la veine de celle de Carmen, réalisée cinq ans plus tôt, bien que moins remarquable par sa chorégraphie et bien plus décevante par sa musique (une bande-son sans intérêt signée Marc Álvarez). On regrette surtout le manque de portée sociétale de ce Don Juan, qui sonne un peu creux, à l’heure où la thématique de la prédation sexuelle est dans tous les débats.

<i>Don Juan</i> de Johan Inger par l'Aterballetto © Nadir Bonazzi
Don Juan de Johan Inger par l'Aterballetto
© Nadir Bonazzi

Le rideau s’ouvre sur une femme courant dans l’obscurité d’une rue, poursuivie par la silhouette d’un homme. Semblant batifoler lors de sa première traversée de scène, la jeune femme semble de plus en plus effrayée à mesure de sa course. Finalement rattrapée, puis enlevée, elle reparait sur scène défaite, les vêtements sens dessus dessous, tenant dans ses bras un homme en langes – moitié bébé, moitié Christ. Cet enfant du sort, qu’elle chérit et habille dans une danse maternelle où le mouvement coule de façon organique, est Don Juan dont le vice semble scellé dès la naissance.

S’ensuivent alors les frasques réitérées de ce séducteur impitoyable, prédateur mesquin et bourreau des maris, un rôle puissamment interprété par Saul Daniele Ardillo. Dans une succession de pas de deux, à la fois sensuels et très intuitifs, Don Juan passe d’une partenaire à l’autre, les fait tournoyer, ouvre et caresse leurs bras et jambes et progresse avec persuasion vers un langage corporel de plus en plus intime. Elvira, jeune femme naïve, est la première de la liste. Elle est celle avec qui Don Juan échafaude des plans de mariage et de foyer et promène une maisonnette en carton sur scène (au cas où le public ne déchiffrerait pas le message). Mais dans les profondeurs de la nuit, elle voit avec effroi Don Juan louvoyer avec des femmes, se pressant et s'enroulant autour de corps nus et frémissants.

<i>Don Juan</i> de Johan Inger par l'Aterballetto © Nadir Bonazzi
Don Juan de Johan Inger par l'Aterballetto
© Nadir Bonazzi

Don Juan et son complice Leporello assistent ensuite à la noce de Masetto et Zerlina. Tandis que Leporello divertit l’époux par des danses, Don Juan convole avec Zerlina. Masetto, le marié bafoué, découvre la farce et hurle à la vengeance, dans une échauffourée joliment chorégraphiée entre Don Juan et la bande de Masetto, où les combats aux poings font étonnamment vrais. Don Juan récidive encore auprès de Tisbea, une campagnarde, d’Inès, une jeune écolière et de Donna Anna, lors d’un bal où il arrive masqué, ailé, et juché sur des échasses – une répétition un peu longue, qui ne fait pas beaucoup progresser l’histoire. Toujours plus vil, Don Juan ridiculise les femmes qui le désirent (il salue Tisbea qui s’offre à lui par des applaudissements mortifiants) et les prend pour cibles en les désignant du doigt du haut de ses échasses, telles des proies. Ange vêtu de noir, il représente le pervers détraqué et ne semble jamais prendre conscience de son vice. On se serait attendu à une mise au ban (les ailes en plumes laissaient espérer le goudron) ou à un châtiment divin en guise de final, mais rien ne vient. La conclusion du ballet, où la mère de Don Juan reparaît sous les traits d’Inès au moment où il la viole, est assez incompréhensible.

<i>Don Juan</i> de Johan Inger par l'Aterballetto © Nadir Bonazzi
Don Juan de Johan Inger par l'Aterballetto
© Nadir Bonazzi

On ne sait donc pas quel message Johan Inger souhaite délivrer, peut-être aucun. Et mieux vaut ne pas trop chercher car on pourrait penser par moments que Don Juan cherche à révéler la concupiscence refoulée des femmes : lorsqu’elle Elvira accuse Don Juan en le pointant du doigt, il retourne ce doigt vers elle. Il en va de même pour la scène où Tisbea, la campagnarde gorgée de désir qui soigne le corps de Don Juan après son passage à tabac par la bande de Masetto, ou par le personnage d’écolière lascive d’Inès, qui révèle le désir féminin refoulé et un penchant malsain vers la violence. 

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