Le rideau s’ouvre sur la scène de l’Opéra Garnier, dévoilant une maison des plus banales, à l’intérieur vieillot. Seul détail singulier – et non des moindres : les murs sont invisibles. Baignoire, lit, canapé, cuisinière viennent caractériser chacune des quatre pièces qui sont simplement délimitées par des portes debout dans le vide. Il fallait y penser ! Dans les décors minimalistes de Paolo Fantin, le dramma buffo domestique conserve son cadre et Don Pasquale gagne en efficacité et en inventivité.

<i>Don Pasquale</i> à l'Opéra Garnier © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
Don Pasquale à l'Opéra Garnier
© Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Décloisonner l’opéra de Donizetti permet paradoxalement à Damiano Michieletto d’en accroître le réalisme, sans perdre en expressivité vocale : le metteur en scène fait jaillir les airs, apartés et commentaires depuis plusieurs pièces différentes, conformément à l’éclatement du discours musical, sans souffrir d’un quelconque obstacle acoustique. Pasquale se rit de son neveu depuis sa baignoire, au moment où le pauvre Ernesto se lamente dans la chambre à coucher. Aucun temps mort n’est possible : le plan en coupe offre au regard tous les petits détails amusants de la vie du foyer sans perdre une miette du beau chant. Ce terrain de jeu sans frontières devient même le lieu d’une virtuosité scénographique rarement atteinte : sitôt installée chez le vieux Don, la belle Norina s’empresse de moderniser l’intérieur ; un chœur de déménageurs s’emploie au renouvellement de tous les meubles en un temps record, depuis l’horloge du salon jusqu’à la voiture garée à l’extérieur. Devant une telle créativité dans le chambardement, on ne peut que répéter le constat du personnage éponyme : « Quelle maison de fous ! »

Pretty Yende (Norina) et Michele Pertusi (Don Pasquale) © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
Pretty Yende (Norina) et Michele Pertusi (Don Pasquale)
© Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Le plateau tournant et la vidéo ajoutent à l’efficacité dramatique sans tomber dans une gadgétisation de la mise en scène. Le premier participe du rythme effréné de l’ouvrage, présentant la maison sous tous les angles, faisant véritablement basculer le livret aux moments-clés. Quant à la caméra (présente sur scène), elle souligne efficacement le jeu cruel du tandem Malatesta-Norina, réalisateur et actrice du piège destiné à calmer les ardeurs libidineuses de Pasquale. En appuyant – parfois un peu trop grassement – le caractère manipulateur des deux conspirateurs, Michieletto donne toute son humanité au rôle-titre. Celui-ci est rendu extrêmement touchant après le fameux épisode de la gifle, suivi d’une vision : Don Pasquale observe une version enfantine de lui-même, dans toute sa vulnérabilité, obtenir la consolation maternelle à laquelle il n’a plus droit. Dans les derniers instants, on pourra trouver que le metteur en scène pousse trop loin le bouchon de la méchanceté et du dramma – Pasquale semble parti pour l’EHPAD et Norina laisse Ernesto à la porte – mais l’ensemble est des plus cohérents, porté par les innombrables trouvailles de Michieletto.

La « petite » scène de Garnier est parfaite pour cet opéra qui se contente d’un quatuor de personnages principaux. Satisfaction majeure de la soirée, Javier Camarena prête ses traits à un Ernesto joliment candide et gentiment ballot, victime passive des caprices de son vieil oncle. Doté d’une admirable maîtrise du souffle qui lui permet de donner les inflexions les plus sensibles à son phrasé, le puissant ténor sait tout faire, lançant des aigus tour à tour touchants ou révoltés, mariant admirablement son timbre à celui de Norina dans le duo du dernier acte. Dans le rôle de la fiancée séductrice et manipulatrice, plus intéressée par l’argent familial que par l’amour de l’oncle ou même du neveu, Pretty Yende joue admirablement la comédie. Les savoureux effets de sa simplicetta, bouche en cœur et paupières papillonnantes, sont démultipliés par la projection vidéo. Sur le plan vocal, son timbre ardent défie toute concurrence et ses vocalises sont d’une agilité époustouflante. Après quelques faussetés dans ses aigus du premier acte, elle assure un chant charnu d’une admirable homogénéité ; il manque toutefois régulièrement cette articulation pétillante qui fait l’esprit buffo. Docteur louche en lunettes noires, Christian Senn (Malatesta) est plus habile stratège qu’agile baryton. Vocalises laborieuses et débit précipité sont à peine compensés par un timbre qui manque de densité. C’est tout l’inverse pour Michele Pertusi : projection idéale, jeu d’acteur généreux, le baryton-basse crève l’écran, campant un Don Pasquale presque trop impressionnant pour la vulnérabilité du personnage !

Pretty Yende (Norina) et Michele Pertusi (Don Pasquale) © Elena Bauer / Opéra national de Paris
Pretty Yende (Norina) et Michele Pertusi (Don Pasquale)
© Elena Bauer / Opéra national de Paris

Dans la fosse, Michele Mariotti montre dès l’ouverture une direction élégante, qui s’attache à donner une nouvelle fraîcheur aux tubes de Donizetti. L’Orchestre de l’Opéra le suit avec bonheur, réservant de splendides solos de violoncelle et de trompette. Dans les ensembles, le quatuor vocal peine parfois à passer au-dessus des tutti généreux. Mais on oubliera bien vite ces imprécisions : cette maison de fous fait bien mieux que sauver les meubles.

****1