Après avoir laissé s’éteindre la première salve d’applaudissements destinée aux musiciens, Gustavo Dudamel entre en scène. Mais avant de prendre place au centre des Berliner Philharmoniker, il se tient en retrait le temps d’une annonce officielle : ce soir, les artistes dédient leur concert au peuple ukrainien. Bleu et jaune, ce sont bien les couleurs du drapeau ukrainien qui habillent les murs de la célèbre salle ce soir. On observe une minute de silence dans une salle pleine entourant une scène tout aussi remplie et avant d’entendre l’une des œuvres les plus puissantes du répertoire romantique, la Symphonie n° 2 « Résurrection » de Gustav Mahler.

La Philharmonie de Berlin aux couleurs de l'Ukraine
© Stephan Rabold

Accrochons-nous : la soirée qui débute s’annonce forte en contrastes et en émotions. On démarre dans les graves pour le premier mouvement originellement pensé comme un poème symphonique, Todtenfeier (Cérémonie funéraire). L’énergie du pupitre de contrebasses dans la série de triolets du premier mouvement est communicative. Les solistes de l’harmonie sont excellents dans leurs échanges avec le premier violon solo, Noah Bendix-Balgley qui, malgré la noirceur de ces premières minutes, ne peut s’empêcher de laisser échapper quelques sourires de pure délectation musicale. 

Le deuxième mouvement s’avérera aussi léger et empreint de romantisme que le premier était noir et grave. Les pupitres de cordes s’illustrent particulièrement dans les passages en pizzicati. Une œuvre d’une telle ampleur permet à tous les pupitres de s’illustrer. On est impressionné tout au long de la soirée par la clarté des trompettes et la douceur des cors menés par Stefan Dohr. Sous la baguette de Dudamel, l’ensemble exécute de magnifiques nuances très bien maîtrisées sans casser le continuo de l’œuvre, et cela notamment grâce au travail des cordes admirablement menées par le Konzertmeister américain.

Gustavo Dudamel dirige les Berliner Philharmoniker
© Stephan Rabold

La direction de Dudamel est subtile et efficace à la fois. Le maestro dirige par cœur et cela lui permet d’atteindre un véritable état de communion avec les musiciens qui lui font face. Il laisse l’ensemble s’exprimer, l’accompagne, le guide plus qu’il ne le dirige. Depuis sa première venue en 2008, ses passages à la tête des Berliner Philharmoniker sont toujours appréciés par l’ensemble. Ce lien se ressent d’autant plus fortement à l’exécution d’une œuvre aussi monumentale que celle-ci. Si le programme était déjà fixé depuis longtemps dans le planning des artistes, l’exécution de cette Résurrection, à la lumière des conflits ayant lieu à seulement quelques centaines de kilomètres de Berlin, en ressort magnifiée. Cette œuvre où Mahler évoque les grandes questions de la condition humaine n’aurait pas pu mieux tomber.

À l’approche de la fin de ce monument musical, le chœur fait son entrée pianissimo a cappella et donne des frissons à toute la salle. Le phrasé requiert un doigté plus expressif, aussi Dudamel dirige à la main, la baguette s’éclipse pour quelques instants. Un léger crescendo du chœur est très bien rendu avec grande délicatesse, avant l’entrée de la soprano Nadine Sierra. Cette dernière partage le devant de la scène avec la mezzo-soprano Okka von der Damerau dont l'interprétation très solennelle de l'Urlicht a respecté à la lettre les indications du compositeur, mais nous a laissé un peu sur notre faim en termes d'émotions. Les deux solistes font preuve d'une belle technique mais peinent à prendre leur place parmi ce macro-ensemble que forment le chef, l'orchestre et le chœur.

Okka von der Damerau et Nadine Sierra entourent Gustavo Dudamel
© Stephan Rabold

Après la puissance du tutti final, Dudamel prend le temps de profiter du silence avant de relâcher la tension et de baisser sa baguette. La salle rend hommage aux artistes par une standing ovation et les applaudissements continuent alors que les musiciens ont déjà quitté la scène. Dudamel revient pour un dernier salut, seul sur scène pour les quelques dizaines de spectateurs qui applaudissent encore en se dirigeant lentement vers la sortie.

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