Si la venue à Lyon de légendes vivantes telles que René Jacobs et l’Akamus est la garantie de passer une belle soirée baroque à la Chapelle de la Trinité, l’interprétation de deux chefs-d’œuvre pergolésiens montre aussi la frontière ténue entre le très bon et le sublime. Il peut tenir à la seule capacité des solistes à transmettre une intense émotion; Christophe Dumaux est l’un de ceux qui savent le faire, décidément.

Christophe Dumaux © IMG Artists
Christophe Dumaux
© IMG Artists
Le Stabat Mater de Pergolèse, œuvre qui regorge de vrais tubes, est dans toutes les têtes mélomanes aux alentours de Pâques – on ne peut certainement pas encore en dire autant, et c’est dommage, des Septem verba a Christo in cruce morienze prolata (Les Sept dernières paroles du Christ en croix), dont la paternité n’a été attribuée de façon plus certaine au génie italien qu’en 2009. Le public lyonnais en sait gré à René Jacobs, qui a enregistré l’œuvre trois ans plus tard, de lui faire connaître cette autre merveille composée l’année de la mort de Pergolèse, 1736. La structure est peu commune : se suivent sept cantates, chacune introduite par l’une des paroles christiques traduites en chant grégorien et composée de deux arias, dans lesquels le Christ (souvent la basse, parfois le ténor) se voit adjoindre l’Anima (alto et soprano), l’âme du croyant, qui commente les étapes de la passion en entretenant un dialogue imaginaire avec le crucifié.

Quand Johannes Weisser entame le Verbum I : Pater, dimitte illis, les oreilles se dressent : il possède l’une de ces voix de basse veloutées, à la tessiture très homogène et aux harmoniques fondues qu’on n’oublie plus. Sa technique est à l’avenant, comme le montrent les parties véloces, l’a capella du grégorien introductif, ou les délicieuses appogiatures dont il orne son discours. Et pourtant, il me frustre : outre le Sitio (V), où il se montre plus libre et partant, plus expressif, le contact très rapproché avec sa partition bloque quelque peu la transmission d’émotions : il n'en serait probablement rien si j’écoutais un enregistrement – mais pour un spectacle vivant, c’est dommage qu’avec un tel potentiel, le chanteur norvégien renonce au sublime.

À ses côtés pour l’Anima, je découvre en concert Christophe Dumaux, et c’est une vraie révélation. Encore un peu couvert par l’Akamus dans sa toute première intervention, on s’aperçoit progressivement que c’est le meilleur chanteur du plateau. Son contre-ténor est d’une incroyable intensité et l’entendre développer son vibrato concentré dans les notes tenues, un délice. Sa justesse infaillible, que n’ont pas tous ses collègues de la même tessiture plus médiatiques, disons-le, son expressivité naturelle et qui émane aussi de l’adéquation de son interprétation avec le sens du texte et de la partition (c’est le seul parmi les quatre solistes à avoir enregistré l’œuvre avec René Jacobs). Le vrai Orphée de ce soir, à la voix hypnotique, c’est Dumaux, contrition incarnée de l’Anima.

La soprano sud-coréenne Sunhae Im, qui assure les parties aiguës du même rôle, est loin d’avoir le même impact sur le public. Sa théâtralité accentuée peut encore aller dans le sens du baroque, mais parfois, on frise les effets de manche, avec des ports de voix excessivement nombreux, et des fureurs vocales qui dévoilent des aigus souvent trop poussés et par là exigus, manquant de chaleur comme de largeur, alors que son médium est plus rond et cajoleur.

Son opposé à tout point de vue, c’est Julian Prégardien, dont le ténor très agréable et naturel est parfois un brin nonchalant, dans les descentes rapides, par exemple, avec de très légères répercussions au niveau de la justesse. Sa tessiture est en ce moment plus fragile dans les hauteurs, mais sa présence est réelle : seulement, cela peut-être un inconvénient d’attirer le regard par son charisme, quand, pour lui aussi, le contact avec la partition se révèle plus indispensable que celui avec le public.

Étonnant René Jacobs : vêtu à la mode des baroqueux (large chemise noire au-dessus du pantalon de même couleur), il se fait étrangement oublier un peu. Ne subsistent de lui que les bras en l’air ; la tête plonge dans la partition. Sa battue aussi peut déconcerter les auditeurs : n’y cherchons pas la pulsion, celle-là appartient à l’excellent premier violon de l’Akamus, Bernhard Forck, mais plutôt l’esprit général, les articulations des pupitres solistes, la mise en relief, les nuances. Et il faut dire que cela va bien à l’ensemble, qui fait ruisseler le sang du Christ (V) par les cordes, montre sa délicatesse par le luth, sa constance à l’orgue, sa rythmicité aux cordes graves et convainc par la qualité des solistes : le cor subtil (I ; VII), une succulente et limpide harpe et sa cadence (II), une trompette ou un alto très attentifs au soliste (IV), et un violoncelle qui crache le feu (VI).

Avec le Stabat Mater, on est en terre connue, et c’est là que l’excellence s’avère plus facilement encore. C’est à nouveau surtout celle de Christophe Dumaux, qui dans les duos très stimulants, où l’alto et le soprano prennent appui successivement l’un sur l’autre dans leurs fréquents intervalles de seconde, détrône facilement la voix supérieure, en aimantant l’écoute.

L’entendrons-nous plus souvent à Lyon à l’avenir ? Quelle œuvre oubliée René Jacobs fera-t-il nous découvrir à son prochain passage ? Ces ultimes passions pergolésiennes font naître des désirs, c’est sûr.

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