La recette d’un concert réussi ? D’une simplicité biblique : comme pour les Noces de Cana, il suffit de fermer le ban sur un grand cru. Ce qui fut fait en ce 15 mars par l’Orchestre d’Auvergne à l’Opéra de Clermont avec La Nuit transfigurée de Schönberg qui succédait au Prélude de Capriccio de Strauss et au Concerto pour violoncelle et orchestre n° 2 de Haydn. Rendons grâce à la formation désormais labélisée « nationale » d’avoir tiré un trait dans Schönberg sur les effluves sentimentalo-wagnero-brahmsiennes. Roberto Forés Veses, son chef, en fait une œuvre toute de tension, d’âpre intransigeance : il y fait surgir une colère fauve, des couleurs crues et salvatrices. Le romantisme n’a pas pour autant déserté la sourde véhémence de l’œuvre. Il y prend seulement sa vraie plasticité organique, son authentique parfum de scandale. Le chef prend à bras le corps cette page partagée entre violence et souffrance, entre cruauté et tendresse ineffable, s'abandonnant dans l’amour d’un couple réuni au-delà des conventions, épousant au plus près les vers de Richard Dehmel qui inspirent l’œuvre.

L'Orchestre National d'Auvergne, sous la direction de Roberto Forés Veses © Roland Duclos / Bachtrack
L'Orchestre National d'Auvergne, sous la direction de Roberto Forés Veses
© Roland Duclos / Bachtrack

Forés Veses impose à cette Nuit transfigurée des contrastes sans concession, une instabilité structurelle reflet de l’âme humaine déchirée, mais fière jusqu’à cette impossible don de soi accompli par la transfiguration. La vraie nature de l’œuvre, que met magistralement en ombre et lumière le chef espagnol, est incontestablement faite de cet idéal utopique d’un amour retrouvé et salvateur. Forés Veses en comprend non seulement les enjeux mais il sait exactement les traduire dans une conduite d’une rectitude inflexible. La difficulté de cette Nuit ? Impossible d’échapper au doute des amants déchirés. Il s’impose, consubstantiel à l’écriture harmonique. Toute la difficulté est d’en vivre l’intense tragédie en direct, au cœur de l’image sonore sans en dénaturer le sens, afin d’en partager la sacralité poétique qui donne corps au drame.

En ceci, on savait les pupitres de cordes de l’Orchestre experts dans l’art d’un rubato maîtrisé, hautain et solaire, au plus près d’une souple émotion des phrasés. La respiration qu’ils insufflent aux tensions en est exemplaire. Y compris dans ces savantes et brusques accélérations et soudaines retenues des tempos. Une nuit océanique, surprise dans la fascination de liquides pulsations entre flux et reflux. Chaque phrase se voit ainsi irriguée en profondeur par des courants internes, traversée d’élans contraires mais complémentaires. On sent les musiciens unis dans un même élan, comme un seul et unique soliste inspiré par une lumière crépusculaire jusqu’au dénouement fusionnel, intraitable dans la résilience qui va réunir le couple. Cette lecture n'est en aucune façon empêtrée dans un romantisme convenu mais conduite par une expressivité presque désespérée. Car il s’agit bien d’un combat que livrent les amants contre leurs propres démons. Il y a dans cette version un sens fondateur du mystère, de l’ineffable sublimé, superlativement mis en valeur par le chef et ses troupes. Forés Veses propose une lecture visionnaire, à la fois littérale et transparente dans ses abîmes de désespoir sans rémission, jusqu’à l’immanence du salut. Avec toujours cette précision du geste à la sensibilité sismographique, réactive aux plus infimes et contradictoires oscillations, témoins d’une douleur irrésolue.

Edgar Moreau © Julien Mignot
Edgar Moreau
© Julien Mignot

Précision du geste souverain, phrasés impérieux : voilà bien le commun dénominateur avec Edgar Moreau, guest star du Concerto pour violoncelle en ré majeur n° 2 de Haydn qui précédait Schönberg. Soliste et chef partagent ce don des impulsions dynamiques et cette vivacité à ne laisser aucun détail dans l’ombre. Moreau s’exprime d’un archet cursif, nerveux, jubilatoire et chantant. Il fuit toute tentation vers une virtuosité cosmétique. La tenue reste virile, colorée par une générosité chaleureuse et non feinte mais sans graisse. Il ne se départit jamais de cette charge d’humanité qui confère à la carrure rythmique haydnienne cette familiarité narrative si particulière et propre à en traduire la juste émotion sans surcharge d’intention. Le dialogue entre pupitres et soliste s’y fait complice d’une expressivité et d’une communion de pensée. Sensualité du grain et panache du timbre du violoncelle ne saturent jamais la touche. Nul risque d’en compromettre les raffinements : l’archet dansant et leste impose une loquace fluidité et une séduction naturelle, ce que vient confirmer la Sarabande de la Suite n° 3 de Bach en rappel.

Et Strauss en ouverture dans tout cela ? Dire qu’il ne manquait pas de tenue serait encore réducteur. Forés Veses a su en comprendre avec une parfaite aisance rythmique, les songeuses nonchalances postromantiques. Une intelligence frémissante nourrie par une noblesse de ton et une hauteur de vue sachant conjuguer subtilement des fragrances fiévreuses et interrogatives. Tout compte fait, ce Strauss d’une trompeuse légèreté aurait tout aussi bien pu et su conclure ce concert après les tensions paroxystiques d’un Schönberg…

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