La direction inspirée d’Edward Gardner a donné ce jeudi une superbe homogénéité au programme très spirituel prévu pour cette veille du week-end pascal. L'Auditorium de Lyon, quasi complet, s’est vu offrir l’ « Enchantement du Vendredi saint » extrait de Parsifal, la Cinquième Symphonie de Mendelssohn et le Requiem de Fauré.

Edward Gardner © Benjamin Ealovega
Edward Gardner
© Benjamin Ealovega

Les cors, amenant une exquise matière sonore, ouvrent l’ « Enchantement du Vendredi saint » de Wagner dans un beau crescendo, avant que les cordes ne créent cette délicatesse du mystère pascal qui met fin à l’errance du protagoniste. Le renouveau printanier, sensible après cette éclosion du sacré, se mue à nouveau en inquiétude éphémère, avant une clôture pleine et ronde amenée par la direction.

L’Amen de Dresde constitue la passerelle sonore entre Wagner et Mendelssohn, mais c’est au-delà du motif que Gardner installe un dialogue entre les deux compositeurs. Dans la symphonie dite « Réformation », le son éclot lentement par les renchérissements de pupitre en pupitre, sur l’intervalle de seconde. Les pianissimi des cordes s’opposent aux fanfares des trompettes, encore assez retenues. Mais grâce au caractère dramatique de la suite, le tutti s’anime. Oscillant entre lente marche et méditation poétique, entre tempête et poésie, le premier mouvement s’achève sur un finale dominé par ce crescendo-decrescendo de la timbale. L’Allegro vivace oppose dans la joie les cordes aux bois ; la flûte et les deux hautbois vivent une belle aventure de solistes, relayée par le lyrisme des violoncelles. À l’Andante, au rubato riche en nuances des premiers violons, chanteurs empreints de douleur, répond en délicatesse une flûte élégiaque – et un téléphone insupportable (il y en a un par concert, en ce moment), dont la sonnerie relance dans mon for intérieur le débat sur la légitimité des brouilleurs de communication dans les salles de spectacle… Ein’ feste Burg ist unser Gott, déclame stoïquement la flûte, tel un Luther, suivie par un tutti triomphal dans le Choral de la symphonie, dont l’actuel chef de l’Orchestre philharmonique de Bergen souligne bien les reliefs fugués. Les cuivres se font une fierté joyeuse de réaffirmer le thème avant un éblouissant finale.

La direction élégante et fine de Gardner, dont l’autorité naturelle parle à travers des gestes explicites et efficaces, est tout aussi bien suivie par l’orchestre que par les près de cent choristes qui ont rejoint le plateau pour le Requiem de Fauré. Cette interprétation de la version de 1900 pour soprano, baryton, chœur mixte, orchestre symphonique et orgue est aussi une résurrection. En effet, le majestueux orgue Cavaillé-Coll de l’Auditorium n’est autre que celui qui a réalisé la première exécution officielle de l’œuvre à Paris, dans l’ancienne salle du Trocadéro, dans le cadre de l’Exposition universelle ! Et il s’en sort très bien, guidé par des mains expertes, très attentives aux chanteurs.

L’Introït-Kyrie débute par un mystère qui n’a rien à envier aux deux œuvres précédentes, grâce au pianissimo du chœur, riche dans son humilité. Ce Requiem, en dépit de la largeur de son orchestration et la participation de l’énorme orgue, fascine par certains moments presque intimes, chambristes, notamment aux cordes, alors qu’à d’autres, la plénitude est à son comble. Le choix des solistes est bon : Dans le Pie Jesu, Christiane Karg peine un peu à entrer dans l’intonation idéale, mais son timbre et son expressivité vont très bien à l’esthétique fauréenne. Pour sa part, Johan Reuter fait entendre un superbe baryton-basse, très nuancé, dramatique dans le Libera me et porté par un magnifique contre-chant des altos. Quand les cors en appellent au jugement dernier (« Dies illa »), le tremblement des chanteurs (« Tremens factus sum ergo ») transmet cette inquiétude et fragilité du pécheur mourant qui aboutit à une vibrante prière à l’unisson. On ne peut que croire au paradis avec des sopranos aussi angéliques que celles qu’on a entendues amorcer et clore le mouvement final. La fraîcheur de ces voix et leur clarté lumineuse sont superbes. L’effectif de ce soir, une très heureuse conjonction de Spirito et de l’Ensemble vocal du CRR de Lyon, a été superbement préparé par Bernard Tétu et Xavier Olagne. Si le pupitre d’alto est un peu moins présent dans l’équilibre global, l’homogénéité des basses est très séduisante et la couleur des ténors très tendre (mais frisant parfois la perte de justesse dans les aigus). À tous est commun un engagement dans leur art, un enthousiasme qui se met à l’entière disposition du chef. La résonance de la dernière parole, requiem, flotte encore dans la salle pendant quelques secondes : magie vocale.