Les lyricomanes avides d’œuvres géantes du XXe siècle ne savaient plus où donner de la tête en ce lundi 14 novembre du côté de la Porte de Pantin : quelle mouche a piqué la Philharmonie de Paris pour programmer le même soir Freitag aus Licht de Karlheinz Stockhausen dans la grande salle Pierre Boulez et Einstein on the Beach de Philip Glass à la Cité de la musique ? À en juger par la fréquentation assidue des deux salles, il n’y aura cependant pas à regretter ce choix, et il est heureux de voir que de telles œuvres déplacent les foules hors des sentiers battus du grand répertoire.

Le Collegium Vocale Gent dirigé par Tom de Cock dans Einstein on the Beach
© Alex Wallon

Le pari était pourtant osé du côté de la Cité de la musique : si l’opéra de Glass est considéré comme une pièce fondatrice pour l’art d’un compositeur devenu ensuite extrêmement populaire, son succès originel ne reposait pas uniquement sur la partition mais aussi sur la collaboration étroite avec Bob Wilson, au langage théâtral si singulier, entre statisme et ritualité. Or voilà que l’Ensemble Ictus et le Collegium Vocale Gent s’attaquent à l’ouvrage pour trois soirs sans mise en scène, avec pour seul habillage théâtral le travail de Germaine Kruip à la scénographie et aux lumières.

Il faudra peu de temps pour se dire qu’il s’agissait d’une mauvaise idée, et trois heures et demi (sans entracte) pour en subir les conséquences. La partition de Glass joue sur des effets extrêmement simples, à la portée du premier étudiant en conservatoire supérieur venu : quelques harmonies tournent en boucle, sur lesquelles des bribes mélodiques rudimentaires tournent également en boucle, et le compositeur opère quelques micro variations qui seront toujours les mêmes au fil de la pièce (ajout d’une broderie ou d’un silence, changement de métrique, ajout d’un contrechant). Le texte chanté est également rudimentaire, les paroles se résumant au nom des notes de la gamme et aux chiffres. Si ces procédés abstraits peuvent constituer un support intéressant pour des effets scéniques, chorégraphiés ou non, qui joueraient avec le statisme du temps musical ainsi sculpté, l’absence de mise en scène ce soir souligne la vacuité d’une écriture qui, loin de provoquer une quelconque transe hypnotique ou même l’agacement qu’on pourrait attendre d’une telle radicalité, nous plonge dans un ennui profond ; les quatre-vingt-dix premières minutes, notamment, paraîtront interminables.

Les musiciens de l'Ensemble Ictus dans Einstein on the Beach
© Alex Wallon

Les artistes tentent pourtant d’incarner tout de même une forme de rituel scénique en déambulant sur le plateau, en prenant une pose à l’arrière-scène, en enfilant une chemise ou en ôtant une veste, mais ce jeu donne surtout une impression d'amateurisme cheap. Ce n'est cependant rien à côté des lumières qui, elles, tournoient allègrement avec la poésie d’une kermesse scolaire, le projecteur suspendu au bout de sa perche décrochant le pompon de l’inutilité pénible – quand il s'est mis à envoyer des signaux de détresse pendant de longues minutes, c’est une chance que personne n’ait fait de crise d’épilepsie dans l’assistance.

Tout ceci est d’autant plus dommage que les artistes jouent le jeu de la partition à fond : au côté de la voix délicieusement radiophonique de Suzanne Vega, les choristes du Collegium Vocale Gent font preuve d’une endurance impressionnante dans la répétition des vocalises. Pour sa part, l’excellent Ensemble Ictus, après un début sur des œufs et pas exempt de micro décalages, témoigne d’une belle imagination dans le traitement des timbres. Formidablement incarnée par Michael Schmid, la cadence de flûte sur le clavier électro de Jean-Luc Plouvier restera le sommet de la soirée. Hélas, il est bien difficile dans ces conditions d’apprécier réellement la performance des artistes ; et le violon répétant ses traits encore et encore ne semble pas tant évoquer le cerveau hyperactif d’Albert Einstein qu’un hamster tournant bien vainement dans sa roue. Trois heures et demi plus tard, on ne sera pas malheureux de sortir de la cage.

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