Oratorio de la nativité crée en 2000 au Théâtre du Châtelet, El Niño de John Adams et de Peter Sellars – qui l’avait alors mis en scène – était donnée en version concert dimanche soir dernier à la Philharmonie de Paris, qui consacrait par ailleurs tout un week-end thématique au compositeur et chef d’orchestre américain.

John Adams © Vern Evans
John Adams
© Vern Evans
Mêlant des textes en anglais, espagnol et latin, la musicalité du livret tient aussi aux différents langages qu’il explore : poésie mystique de Sor Juana Inés de la Cruz, textes de la poétesse mexicaine Rosario Castellanos et de la Chilienne Gabriela Mistral, extraits de la Bible mais aussi apocryphes forment une constellation de paroles à même de fournir à cette œuvre une dimension autre que purement christique, rendant ainsi le propos plus universel, ce qui se traduit aussi dans le choix de ce titre – El Niño, s’il désigne l’enfant Jésus, évoque aussi symboliquement les vents violents ravageant le Guatemala, formant alors un diptyque mal/amour dont la naissance de Jésus est le versant positif des menaces planant sur le peuple.Car c’est aussi de la douleur dont parle l’œuvre : celle de la fuite en Egypte mais aussi celle de Marie portant l’enfant face au désarroi de Joseph, lui-même troublé de la retrouver dans cet état à son retour des champs.

Pour servir ce livret explorant la signification du « miracle », John Adams a conçu une partition faisant une large part aux harmonies claires et au rythme saccadé. Usant parfois de répétitions – sans boucles –, le compositeur qui dirigeait lui-même son œuvre a su intégrer de manière très subtile samples et guitares à un effectif orchestral plus classique. L’écriture souple de sa musique permet d’engager une véritable progression dramatique dans cette partition très tonale, qui, interprétée par le très énergique London Symphony Orchestra en révélait d’autant plus les ruptures et des variations.

Assurée par une distribution très précieuse, la partie vocale de l’œuvre est également magnifiée par les chanteurs du London Symphony Chorus qui nous ont démontré une fois encore l’excellence de leur formation, parvenant à faire entendre les mille couleurs de leurs voix si nombreuses, augmentées à la fin du deuxième acte par celles des jeunes chanteurs de la Maîtrise de Radio France, dont on peut saluer la direction assurée par Sofi Jeannin.

S’il est toujours émouvant de voir le créateur d’une œuvre la diriger, il est d’autant plus réjouissant d’y découvrir des voix peu entendues en Europe, comme celle de Jennifer Johnson Cano, mezzo soprano au timbre ample et chaleureux, très souple dans les graves et dont les legato rendaient grâce tant au texte qu’à la musique. Absence de dispositif scénique, chant au pupitre face public, les conditions dans lesquelles cet oratorio était présenté semblait laisser peu de place à l’expression scénique et pourtant, sans sur-jouer les émotions afférentes au texte, tou-te-s les interprètes semblaient parvenir à retranscrire avec justesse les sentiments qu’ils exprimaient. Ainsi, la tessiture tout en aigus de Joélle Harvey formait avec celle de Davóne Tines un duo vocal fort de milles couleurs. Si la voix de la première disposait d’une assise dans le médium mise parfaitement au service du rôle de Marie – notamment en fin de premier acte –, le timbre chaud et profond du baryton dépeignait un Joseph dramatique se révélant peu à peu par la montée en puissance de son timbre.

À cour, l’originalité d’un trio de contre ténors formé de Nathan Medley, Brian Cummings et de l’excellent Daniel Bubeck dont l’amplitude vocale parvient à se faire entendre dans les moments les plus vifs de la partition, tandis que les deux premiers semblent parfois éclipsés par la sonorité des vents. Si Bubeck semblait projeter plus sa voix que les deux autres chanteurs, le trio nous a cependant offert un chant très nuancé qui apportait beaucoup de lumière dans cette œuvre qui, si elle traite de l’aspect enchanteur propre au miracle, met également l’accent sur l’aspect glaçant que peut produire la reconnaissance d’une force surnaturelle.

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