Quelle œuvre que cet Elias ! Le dernier « amen » n’a pas fini de résonner dans l’Auditorium Rainier III que le public monégasque lance des bravos enthousiastes. À mi-chemin entre les architectures sacrées de Bach et la dramaturgie symphonico-lyrique de Wagner, le chef-d’œuvre de Mendelssohn n’avait jamais été donné dans la Principauté ; cette anomalie a été corrigée avec brio par Kazuki Yamada et ses troupes.

Kazuki Yamada © Marco Borggreve
Kazuki Yamada
© Marco Borggreve

Décidé à renouer le fil de l’Histoire, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo a convié le CBSO Chorus pour l’occasion. Les chanteurs de Birmingham font honneur à la partition qu’ont peut-être créée leurs ancêtres – Elijah a été donné pour la première fois en 1846 sous ce titre dans cette même ville, dans la langue de Shakespeare. La prononciation de l’anglais est un bonheur et pallie en partie l’absence de surtitrage. Le rôle du chœur est écrasant dans l’oratorio mais il en faudrait plus pour intimider les Britanniques qui tracent les nombreux passages fugués avec assurance, sans faiblir un seul instant. Si les incursions a cappella sont remarquables de justesse, les pupitres font parfois preuve d’un léger manque d’homogénéité et de densité, notamment chez les ténors – mais l’acoustique de l’auditorium monégasque, très bas de plafond, a peut-être sa part de responsabilité.

Après une première partie plus prudente qu’habitée, le directeur musical de l’OPMC Kazuki Yamada lâche la bride au retour de l’entracte et donne à l’ouvrage toute l’incarnation lyrique qu’il mérite. Toujours claire, sa battue est attentive aux voix solistes et c’est plus qu’appréciable – l’équilibre entre les chanteurs et l’orchestre ne posera jamais question. Le geste du maestro ne s’attarde pas sur les détails du texte, ce qui présente des inconvénients : les attaques des archets manqueront régulièrement de netteté et les articulations paraîtront souvent brouillonnes. Mais les avantages compensent largement ces réserves : la baguette fluide de Yamada donne à l’oratorio son souffle sacré, le contrepoint riche n'est jamais laborieux et les quarante-deux numéros de l’ouvrage se succèdent sans donner l’impression de morcellement.

L’orchestre répond aux invitations de son directeur musical avec application ; les cuivres se distinguent par leur carrure (superbes cors) et les bois par leur intonation soignée. Quant aux solos, ils sont livrés sans chichi, du violoncelle intense au hautbois élégant. Magnifiquement transparente dans le contrepoint délicat qui l’associe à la mezzo-soprano, la flûte se montre particulièrement à son avantage.

Parmi les quatre voix solistes, Karen Cargill rayonne au-delà de toute espérance. Détachée d’une partition qu’elle connaît sur le bout des doigts, la mezzo-soprano délivre une prestation époustouflante en reine Jézabel : capable des inflexions les plus sensibles comme des élans les plus puissants, son timbre noble tourne au noir d’encre dans ses menaçants « Have ye not heard ». À ses côtés, Keri Fuge n’a pas la même aisance scénique : la soprano peine à se détacher de son texte et sa lecture connaît çà et là quelques accrocs ; dommage car sa voix très expressive, portée par un vibrato palpitant et une belle science du souffle, adresse de touchantes supplications au prophète. Seuls quelques aigus forcés viennent parfois gâter la magie de l’incarnation vocale.

Doté d’un rôle secondaire dans l’ouvrage, Robert Murray n’en est pas moins exemplaire en ténor élégant, homogène sur toute la tessiture, parfait adjoint du rôle-titre. C’est de ce dernier que proviendra la seule vraie déception de la soirée : le baryton-basse Matthew Brook plafonne dans les nombreux aigus d’Elias, délivrés du bout des lèvres avec un timbre étriqué. Le chanteur compense par une incarnation dynamique… mais il malmène alors plus d’une fois les subtilités du phrasé et tombe régulièrement dans le surjeu : ses souffrances dans le désert seront bien trop caricaturales pour émouvoir.

Sous la direction de plus en plus fervente de Yamada, le chœur et l’orchestre reprennent cependant bien vite l’initiative du discours et il faut se retenir pour ne pas entonner « amen » avec les choristes. Car c’est bien le plus important : après une longue traversée du désert, voilà le prophète de Mendelssohn bien installé sur le Rocher.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par l'OPMC. 

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