C’est à un concert exceptionnel célébrant les 80 ans de l’Association des Amis de l’Orchestre de la Suisse Romande que nous conviait l’institution genevoise. Ourlée de roses, la scène du doré Victoria Hall accueillait la chanteuse lettonne née à Riga, mezzo et star incontestée depuis quelques années. Elīna Garanča fait partie de la génération des Anna Netrebko et Diana Damrau. Elle s’impose par une voix ample et lyrique, et est lauréate, entre autres, du très honorifique et fameux titre de « Kammersängerin » de l’Opera de Vienne. Mariée avec le chef d’orchestre Karel Mark Chichon, c’est sous sa baguette que l’Orchestre de la Suisse Romande l’accompagnait.

Elīna Garanča © Karina Schwarz
Elīna Garanča
© Karina Schwarz

Dès l’introductif Aria de la troisième suite de Jean-Sébastien Bach en ré majeur, arrangé par les soins du chef, on sent un tempo suspendu à l’extrême, à faire fuir des hordes de baroqueux, mais Bach a l’habitude des grands écarts stylistiques, du rubato excessif aux lenteurs romantiques, en passant par des sonneries de grandes firmes de téléphones… Le fameux Nimrod d’Elgar aura ravi par ses effets hollywoodiens et ses harmonies roboratives… Mais de ces mets délicieux, une fois de plus, on devrait savoir qu’il n’en faut pas abuser… Et c’est avec l’Ave Maria de Vladimir Vavilov que notre foie rendit les armes… Les deux mots répétés mainte et mainte fois, forment une sorte de grande vocalise pleine de nostalgie, dont on aurait pu se lasser assez rapidement.

Les Danze delle ore de Ponchielli, petit ballet charmant de la Gioconda, donné en début de deuxième partie de soirée, fit lui aussi resplendir les timbres de l’orchestre, dans la même veine de musiques poudrées servie à l’envi lors de ce Gala. 

Le « Que faire – sol adoré de la patrie » de Donizetti offrit une sorte de répit un brin dramatique salvateur, ainsi que le non moins connu « Voi lo sapete, O mamma » de Cavalleria Rusticana de Mascagni, avant de clore la soirée avec d’incontournables extraits de L’Arlésienne et de Carmen de Bizet…

Mais si le programme fut typique des soirées de gala de grandes divas, on restera sous le charme, voire sous le choc de la voix. En effet, Elīna Garanča possède, disons le carrément, une vocalité superbe, d’un velour sombre et soyeux, les harmoniques infinis, la voix homogène sur toute la tessiture, et Dieu sait si elle est vaste ! Par ailleurs, et c’est notable, son italien est excellent, et chose rare, son français est totalement convaincant.

L’ouverture de la Force du Destin de G. Verdi, offrira les belles couleurs de l’Orchestre de la Suisse Romande attentif à la baguette parfois brouillonne de Karel Mark Chichon dont on a peine à comprendre parfois les intentions. C’est avec le « Pace, pace mio Dio »  que malgré une tessiture de soprano que requiert le rôle, Elīna Garanča offrit une leçon de noirceur et de sens dramatique !

Ce qui aurait pu devenir un supplice restera un bonheur, tant le timbre de la mezzo-soprano est splendide, sur toute la tessiture : puisés de ses graves boisés et sombres, les aigus ont la brillance d’un métal pur et dense, quand au medium il ne recèle aucune faiblesse… L’émotion est bien réelle, la chanteuse offrant des inflections justes dont on sent une technique tout au service de la musicalité. Le texte est restitué parfaitement par un placement de la voix qui ne sonne ni nasillard, ni engorgé, le texte exposé sur les pommettes : magistral !

Son incarnation de Leonora, vous l’aurez compris, aura suffit à vaincre les plus rétifs, et fit place à une émotion durable ! Il est clair qu’Elīna Garanča va marquer durablement les esprits des spectateurs de cette soirée et on espère l’entendre bientôt sur scène dans les plus sombres Verdi et Wagner.