Création posthume de Francesco Cavalli, Eliogabalo retrace le court règne de cet empereur romain dépravé et pervers. Une mise en scène carnavalesque et explicite plonge le spectateur dès la scène d’ouverture dans un décor oscillant entre science-fiction et années disco, où les escaliers qui se succèdent sur fond noir semblent ne mener nulle part, si ce n’est dans l’antre de cet empereur dont la folie, semblable à celle d'un Néron ou d'un Caligula, sera vite auréolée d’une légende noire.

© Agathe Poupeney | Opéra national de Paris,
© Agathe Poupeney | Opéra national de Paris,

La mise en scène et les costumes se veulent « spectaculaires » : débauches de couleurs pour les costumes – magnifique scène du Sénat des femmes semblant s’échapper d’une Renaissance idéalisée, en contrepoint total avec le reste de l’opéra ; banquet orgiaque où Eliogabalo tente de tuer son cousin Alessandro et où l’irruption des hiboux rappelle des tableaux de Goya sans sombrer dans le ridicule ; bains d’or du troisième acte dans la droite ligne des légendes antiques. Le livret, où le sexe est omniprésent, est retranscrit par un jeu récurrent de caresses entre l’Empereur (Franco Fagioli) et son sbire Zotico (Matthew Newlin) et la présence de trois jeunes éphèbes lascifs… Ces scènes à l’érotisme latent s’opposent à la sagesse et à la mesure du couple Alessandro (Paul Groves) et Gemmira (Nadine Sierra) qui incarnent de façon presque désincarnée le Bien et la droiture, au risque que le spectateur ne s’attache pas à ces deux personnages.

L’écriture musicale se caractérise par une importance des arie et mezz’arie, un chant soutenant et magnifiant l’action rocambolesque par des vocalises et des trilles de toute beauté. Leonardo Garcia Alarcón dirige l’orchestre de façon ample et souple, au service de l’action, même s’il aurait parfois gagné à être plus doux. Sur le plateau, Franco Fagioli ne boude pas son plaisir à incarner cet empereur travesti et dépravé. Véritable acteur, il réussit les nuances les plus complexes. Paul Groves nous donne un Alessandro juste et bon qui ne voit pas le mal, refusant de voir son cousin comme il l’est. Techniquement solide, ses duos amoureux avec Gemmira sont de toute beauté. Nadine Sierra interprète une Gemmira décidée au ton un peu monotone, malgré de belles vocalises qui manquaient parfois de puissance. Mariana Flores donne à Atilia, l’amoureuse éconduite d’Alessandro, la figure d’une amoureuse sensuelle dotée d’une belle amplitude de voix, notamment dans l’acte II.

Malheureusement Valer Sabadus n’est pas au meilleur de sa forme. S’il se révèle dans les dialogues amoureux de l’acte II, il peine à projeter sa voix - ce qui n’enlève rien cependant à son timbre si particulier. Et c'est dommage car le couple qu'il incarne avec l'Eritea d'Elin Rombo présente une autre facette de l’amour, bien que contrarié là encore par les vues du tyran qui, après avoir violé Eritea, jette son dévolu sur la sœur du jeune homme, Gemmira. Giuliano apparaîtra ainsi tout au long de l’opéra comme un homme détruit par l’affront qui lui est fait, face à une Eritea livide et proche du tombeau avant de revenir à la vie en retrouvant son bien-aimé.

En somme, cette création nous livre une vision fantasmée et érotique d’Eliogabalo, fidèle à la légende noire qui l’auréole depuis l’Antiquité. Libre à nous d’y adhérer.