Composée en 1815 par un Rossini de 23 ans, Elisabetta, Regina d'Inghilterra est peu jouée sur scène, même si dès l’ouverture cet opéra semble connu aux oreilles. Empruntée à Aureliano in Palmira, l'ouverture deviendra celle du Barbier l'année suivante, et nombreux sont les airs que l’on retrouve dans d’autres œuvres.

Alexandra Deshorties (Elisabetta) au Theater an der Wien © Herwig Prammer
Alexandra Deshorties (Elisabetta) au Theater an der Wien
© Herwig Prammer

Cette version concert de la production du Theater an der Wien n’empêche pas les chanteurs de se livrer à une véritable interprétation de leur personnage sous la houlette nette et nerveuse de Jean-Christophe Spinosi. La mise en scène relie les personnages féminins par le rouge, couleur de la passion s’il y en est, et par une gradation de cette couleur pour Mathilde.

Incarnant une reine partagée entre son amour Leicester, vainqueur des Ecossais, et sa haine à son encontre lorsqu’elle apprend qu’il a épousé Mathilde, fille de Marie Stuart, la soprano Alexandra Deshorties semble plus à l’aise avec le rôle de l’amoureuse éconduite que de la reine inflexible. Malgré un jeu parfois exagéré, son interprétation au second acte d’une femme proche de la folie est impressionnante - on songe un instant au ballet Giselle et à la scène de la folie à la fin de l’acte I. Sa rage et sa colère sont justement véhiculées tant dans le jeu que dans la voix qui, sous des aigus parfois malmenés, rend des mediums et des graves magnifiques.

Face à elle, la soprano Ilse Eerens interprète une Mathilde profondément amoureuse, prête à tout pour rejoindre l’homme qu’elle aime. Sa voix claire et lumineuse s’oppose à celle d’Alexandra Deshorties notamment au second acte lorsque les deux femmes s’affrontent. Fragilité et détermination alternent alors, tant dans le jeu que dans les voix des deux femmes. Quant à Natalia Kawalek, elle interprète Enrico, frère de Mathilde, de façon particulière, semblant souvent s’excuser par ses mimiques de sa présence.

Le plateau masculin, uniquement composé de ténors, est dominé techniquement par Barry Banks, malgré un oubli au second acte. S’il manque de force au début de l’opéra et si son timbre est parfois nasal, il se rattrape ensuite dans les airs de bel canto et campe un Norfolk haineux et traître à souhait : physionomie expressive, notamment lorsqu’il convainc le peuple de libérer Leicester, airs énergiques, aigus éclatants. Face à lui Norman Reinhardt interprète un Leicester altier, sûr de sa valeur, malgré une voix un peu faible dans les aigus et un manque d’amplitude, notamment au second acte. Le duo des deux ténors à l'acte II (Deh, te scusa) est en revanche parfaitement réussi. Enfin Erik Årman campe un Guglielmo intègre et conscient du jeu que joue Norfolk. Malgré l’absence d’air à interpréter, il habite son personnage par une gestuelle convaincainte.

Le chœur Arnold Schönberg, sous la direction d’Erwin Ortner, est irréprochableA la direction, Jean-Christophe Spinosi se met au service de la musique tout en conduisant l’Ensemble Matheus avec son énergie habituelle. La musique est l’une des grandes gagnantes de cette soirée où chaque nuance est mise en valeur par le chef d’orchestre et la finesse d’interprétation des musiciens.