Concentrées sur quatre jours, les Rencontres musicales de Vézelay ont invité sur la colline éternelle les meilleurs ensembles vocaux du moment pour fêter leurs vingt ans. Rien d’étonnant à voir l’excellent Ensemble Aedes et son chef, Mathieu Romano, prendre possession de la basilique en ce vendredi, deuxième jour du festival. Leur programme est en revanche tout à fait singulier : Ein deutsches Requiem, monument brahmsien de la musique sacrée, est présenté dans une nouvelle version, réduite pour chœur de chambre et orchestre par Joachim Linckelmann à la demande expresse d’Aedes et de l’orchestre Les Siècles.

Mathieu Romano dirige Les Siècles et l'Ensemble Aedes dans la basilique de Vézelay © François Zuidberg
Mathieu Romano dirige Les Siècles et l'Ensemble Aedes dans la basilique de Vézelay
© François Zuidberg

Ce n’est pas tout : le concert commence du bout des lèvres par Mit geschlossenem Mund, brève pièce de Wolfgang Rihm pour chœur à bouches fermées, avant d’enchaîner aussitôt avec Ich bin der Welt abhanden gekommen, lied de Mahler lui aussi transcrit (par Franck Krawczyk) pour les effectifs du soir. Le projet poétique fonctionne à merveille : sous le geste souple et délicat de Romano, la musique muette de Rihm annonce le silence du chant mahlerien qui, lui-même, appellera le Requiem de Brahms.

L’ouverture progressive du lied produit un effet formidable, l’orchestre Les Siècles venant prolonger les timbres du chœur avec une même clarté et dans un même phrasé ample. Quand la soprano Axelle Fanyo fait son entrée, un constat s’impose cependant : la lecture de cette réduction ne cultive pas l’intimité qu’on aurait pu attendre d’une pareille entreprise. Les timbres sont francs, les prises de parole assurées plus que suggérées. La voix concentrée d’Axelle Fanyo, aux graves cuivrés, assume un chant concret, particulièrement épanoui dans son registre aigu, bien loin de la nostalgie émue qui prédomine dans bien des interprétations. La réalisation n’en reste pas moins techniquement exemplaire, avec une remarquable mise en tension de la ligne mélodique jusqu’à la dernière note du chant – la soprano gardera ces qualités dans le Requiem.

Celui-ci commence dans la résonance de l’œuvre mahlerienne et le premier chœur révèle les grandes lignes de l’interprétation à venir : Romano entretient une forme de transparence vocale et instrumentale, les cordes jouant des passages entiers sans le moindre vibrato, les sections du chœur brillant par leur intonation exemplaire et leur homogénéité, aucune voix ne dépassant des pupitres.

Il est alors intéressant de noter une différence marquante entre la direction du chef d’Aedes et celle que l’habituel maestro des Siècles donne habituellement à son orchestre : alors que François-Xavier Roth aime ciseler les motifs et détailler les plans sonores, Mathieu Romano privilégie ce soir une large projection des phrases et favorise la fusion de l’orchestre et du chœur par des gestes rassembleurs. Le chef inspire plus qu’il ne dirige, encourage plus qu’il ne contrôle. Le discours qui en découle brille par sa plénitude et les climax sont aussi puissants que dans la version originale, mais on perd en contrepartie des éléments du contrepoint (notamment dans un troisième mouvement trop précipité) et la dynamique reste souvent excessivement élevée dans l’acoustique généreuse de la basilique : les choristes confiants finissent par forcer les fortissimo, écrasant parfois même l’orchestre (sixième mouvement). Il en va de même pour les interventions du baryton : dans ses deux solos, Julien Van Mellaerts propose une incarnation juste, forte, pleine d’autorité ; mais il pousse parfois trop ses aigus pour rivaliser avec les puissants tutti.

L’ultime mouvement apporte cependant quelques belles accalmies où l’on savoure des cuivres ronds et un hautbois solo particulièrement inspiré (il avait déjà fait merveille au cor anglais dans Mahler). Alors qu’on aurait pu attendre de cette version inédite un surplus d’humanité bienvenu (Brahms qualifiait lui-même son œuvre de Requiem « humain »), Aedes et Les Siècles ont montré qu’un effectif réduit pouvait délivrer une interprétation grandiose de l’ouvrage, quitte à forcer parfois le ton. Le bis consacre définitivement la fusion complice du chœur et de l’orchestre, les musiciens rejoignant les chanteurs pour un harmonieux choral de Brahms dans la bonne humeur générale.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Rencontres musicales de Vézelay.

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