Début mai 2016, nous avons appris avec tristesse le décès de Philippe Beaussant, immense spécialiste de musique baroque et fondateur du Centre de Musique Baroque de Versailles. Ainsi, quel endroit plus approprié que la Chapelle Royale de Versailles pour lui rendre un hommage improvisé ? Au lendemain de la disparition de Philippe Beaussant, le concert de l’Ensemble Correspondances, consacré à la sombre et sublime musique de Michel-Richard de Lalande (1657 - 1726), s’est trouvé être l’occasion de célébrer le si grand musicologue, de lui consacrer cette grande veillée funèbre constellée des « sombres joyaux du Grand Siècle qu’il a tant vénéré » (d’après les mots de Laurent Brunner, Directeur de Château de Versailles Spectacles). Sous la direction de Sébastien Daucé, Sophie Karthäuser, épaulée par neuf chanteuses et cinq instrumentistes de Correspondances, ont fait résonner dans le recueillement, comme une fervente épitaphe, leur programme ô combien adapté, « Ténèbres et Miserere ».

Sophie Karthäuser © Alvaro Yanez
Sophie Karthäuser
© Alvaro Yanez

Structurée avec une grande rigueur, la première partie du concert présente trois leçons de ténèbres, les troisièmes leçons du mercredi, jeudi et vendredi saints, précédées à chaque fois par un plain-chant. Une atmosphère intimiste est instaurée dès le premier répons, « Tristis anima mea » : sous l’impulsion d’une des chanteuses, la ligne mélodique simple, dénudée, au ton grave, est chantée à l’unisson par les neuf voix du chœur de femmes. Rappelant la pratique de la prière, cette courte séquence donne au public le temps de faire le silence en eux pour accueillir sans distraction la musique sacrée de Lalande, aux accents plaintifs, beaux et douloureux.

Les Leçons de Ténèbres sont écrites pour une voix soliste et basse continue, selon « l’art si particulier du ‘beau chant’ français, à la fois déclamatoire et très orné » (Thomas Leconte), et leur richesse stylistique pourtant sobre contraste à merveille avec le plain-chant d’inspiration grégorienne qui les introduit. Au début du concert, on nous annonce que la soprano Sophie Karthäuser est légèrement souffrante, mais qu’elle chantera quand même. La fatigue de la soliste est en effet assez audible pendant les premières minutes du concert. Malgré un placement parfait et des intonations contrôlées, le timbre manque de chair, comme voilé par un souffle. Impossible d’en vouloir à la soprano, dont le travail artistique est à couper le souffle. Heureusement, il ne s’agit que d’une fatigue passagère, ce que l’on espérait étant donné la beauté des interprétations habituelles de Sophie Karthäuser ! Après un magnifique Salve Regina de Charpentier pour chœur, rajouté au programme pour lui laisser un temps de repos vocal supplémentaire, la soliste s’attaque à la deuxième Leçon des Ténèbres avec plus de conviction. Sa voix se pare progressivement de couleurs, son regard s’anime, son phrasé s’assouplit. La qualité du son de ses voyelles et la grâce qui porte son chant lui permettent de gagner peu à peu en expressivité, et la troisième Leçon, ponctuée de l’implacable et saisissante formule « Recordare, Domine » qui sonne telle une trompette divine, est complètement habitée, et par conséquent, irrésistiblement convaincante.

Sebastien Daucé © BD Molina Visuals
Sebastien Daucé
© BD Molina Visuals
Au risque de nous répéter, il faut à nouveau souligner à quel point le travail de Sébastien Daucé sur le répertoire dont il est spécialiste, la musique sacrée du 17e siècle, est remarquable de rigueur, de justesse, de sensibilité. Inutile pour lui qui se tient debout devant l’orgue de diriger autrement qu’avec des impulsions du corps ou même de la nuque ; ses musiciens le comprennent, vivent la musique en même temps que lui. Au cœur de la musique, les violes de gambe insufflent aux œuvres un élan à la fois léger dans la réalisation et profondément intense dans l’expression, et transportent les âmes aussi efficacement qu’elles portent les voix.

Dans la deuxième partie, le Cantique quatrième sur le bonheur des justes et sur le malheur des réprouvés met en valeur l’excellence ineffable du chœur féminin de Correspondances, qui chante ici sans Sophie Karthäuser et permet à différentes chanteuses de s’illustrer dans les parties solistes – nous ne citerons aucun nom en particulier tout simplement parce que ces personnalités vocales sont toutes remarquables (bien qu’elles soient toutes vraiment différentes) ! Enfin, le Miserere qui conclut le concert correspond à son acmé. La voix de Sophie Karthaüser a retrouvé tout son charme, se révèle éclatante de lumière. Grâce à l’alternance chœur/soliste, on remarque avec plus d’acuité la variété des affects et des effets que Lalande y a associés. En un mot, cette musique est vraiment renversante de beauté. On sort avec les larmes aux yeux, et les oreilles comblées. 

****1