Les Rencontres musicales de Vézelay ont beau fêter leurs vingt ans, elles n’ont pas fini d’explorer les alentours de la fameuse colline : en ce samedi après-midi, le festival bourguignon propose pour la première fois un concert dans l’église de Vault-de-Lugny. Entre sa large nef, ses fresques colorées et sa chaire finement sculptée, le lieu ne manque pas de caractère ; l’acoustique sera une source de satisfaction supplémentaire, permettant d’apprécier pleinement le programme concocté par l’ensemble Les Surprises.

Louis-Noël Bestion de Camboulas dirige l'Ensemble Les Surprises © François Zuidberg
Louis-Noël Bestion de Camboulas dirige l'Ensemble Les Surprises
© François Zuidberg

C’est avec le Dies Irae à deux chœurs de Lully que s’ouvre ce concert à la thématique peu festive – toutes les pièces entretiennent un lien étroit avec le De Profundis, psaume utilisé pour prier les défunts. La direction de Louis-Noël Bestion de Camboulas ne laisse rien au hasard, soulignant le phrasé du texte latin, ses respirations, ses figuralismes, assumant avec autorité les ruptures de tempo et de caractère qui surviennent entre les brèves sections de l’ouvrage.

L’ensemble instrumental suit son chef comme un seul homme : les archets ne quitteront jamais une belle unanimité dans les articulations et le duo de hautbois restera impeccablement juste d’un bout à l’autre du concert (notamment dans la délicate cantate BWV 38 de Bach), ce qui n’est pas si courant pour ces instruments dans le milieu des interprètes historiquement informés. Les passages du chef au clavecin ne troublent pas la continuité de l’ensemble et le maestro montre la même application à l’instrument qu’à la direction. Tout juste peut-on parfois regretter le volume excessif pris par le continuo en accompagnement des voix solistes ; le ténor solo peinera à s’en extraire dans la cantate.

Les douze chanteurs des Surprises montrent cependant généralement une belle faculté d’adaptation, s’extrayant des rangs pour des solos convaincants ou constituant des chœurs solides. Symbole de cette réussite tant individuelle que collective, le « Lacrimosa » constitue le sommet du Dies Irae, les cinq solistes croisant idéalement leurs timbres, accordant subtilement leur vibrato, soignant parfaitement l’intonation.

Après d’aussi excellentes Surprises dans Lully, la cantate Aus tiefer Not BWV 38 est plus ordinaire. Le goût de Bestion de Camboulas pour un large phrasé se heurte par endroits au contrepoint savant de Bach ; si la structure générale de l’ouvrage ressort avec une clarté appréciable, les motifs essentiels perdent parfois en précision. Le texte garde cependant toute son expressivité, notamment dans un remarquable récitatif de soprano ; le choral conclusif brille par la puissance collective de l’ensemble réuni.

On retrouve ce choral en introduction du Psaume 130 de Philippe Hersant, œuvre où le compositeur français fait explicitement référence à Bach. Cette pièce de 1994 fait à présent partie du répertoire de bien des ensembles de musique ancienne, ce qui est sans doute dû à son indubitable puissance expressive, en plus d'un traitement habile des instruments anciens. C’est au tour du continuo de se distinguer : les accents répétés de la viole de gambe sont appuyés avec autorité par Juliette Guignard et les discrètes agitations virtuoses de l’orgue sont jouées avec agilité par Loris Barrucand. Les voix ne sont pas en reste dans cette partition tourmentée : dès les premières notes, les hommes ajoutent à leurs timbres graves une inquiétante teinte d’outre-tombe ; à l’autre bout de l’ouvrage, la soprano solo lancera bravement des suraigus aériens.

Le singulier De Profundis clamavi de Desmarets marque enfin le retour à la musique ancienne pour la dernière ligne droite du concert ; dans cette œuvre où l’orchestre est particulièrement sollicité, on retrouve avec plaisir la cohésion admirée chez Lully, les articulations nettes des violons, l’harmonie des deux flûtes, l’assurance des ensembles vocaux. Les Surprises ne se reposent pas pour autant sur leurs lauriers : pour marquer l'étonnante conclusion jubilatoire de l'ouvrage, Bestion de Camboulas prend le risque d’un « et lux perpetua » au tempo particulièrement vif, comme invitant à poursuivre les festivités des Rencontres musicales. Sur le brûlant parvis de l’église, quelques minutes plus tard, on se fera la réflexion qu’avec de tels interprètes, dans un tel cadre, un nouveau séjour in profundis ne serait pas de refus.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Rencontres musicales de Vézelay.

****1