Ambitieuse, riche et dense – aucun entracte n’interrompra le concert avoisinant deux heures de durée au total – la jolie affiche concoctée par la fondatrice du Chœur Accentus avait de quoi réjouir une assemblée nombreuse à la salle Pierre Boulez. C’est que, non content d’associer deux compositeurs unanimement appréciés par les mélomanes, avertis ou non, le programme fait montre d’une vraie intelligence, celle de faire la part belle à deux lectures plus personnelles que bêtement nationales de la spiritualité – la patrie revêtant ici moins d’importance que l’héritage, incarné alors par la langue paternelle.

Laurence Equilbey © Julien Mignot
Laurence Equilbey
© Julien Mignot

Ainsi, en prélude à un Requiem allemand bien connu de tous – et toujours redécouvert avec grand plaisir – on est heureux d’entendre les trop rares Chants Bibliques de Dvořák, quelque part entre le désespoir poétisé du Stabat Mater et la langueur nostalgique de l’exil américain du compositeur. L’Orquestra Gulbenkian se fond dans la partition et ses sonorités rurales : les gazouillis des vents, les bourrasques des cordes, les ruminements glorieux du cor et les tintements du triangle accompagnent les graves profonds, le medium clair et les aigus quelque peu engorgés de l’élégant baryton Thomas Hampson, presque plus à l’aise sur la langue tchèque que sur l’allemand qui suivra. On est en plein folklore slave, en pleine campagne tchèque - peut-être un peu trop, au détriment d’échos plus éloignés de ces poncifs. De cette succession pourtant habile d’images pastorales peine à naître une émotion ou une inquiétude que quelques nuances, quelques prises de risques – des variations du volume vocal, ici trop homogène, une plus grande mise à nu des pupitres-clés - auraient pu engendrer. Etrange idée, par ailleurs, que de se limiter aux cinq premiers chants, orchestrés par Dvořák même, et de n’y adjoindre que deux des cinq suivants, orchestrés par Vilém Zemánek : c’est donc peu dire que, malgré d’évidentes qualités d’interprétation, les Chants bibliques nous laissent sur notre faim.

Accentus rejoint ensuite le plateau pour le Requiem de Brahms, et l’on constate avec plaisir que la prudence et la placidité de l'orchestre, qui ne pallient pourtant pas quelques imprécisions sur ses contours, sont abondamment compensées par la solidité et la versatilité de l’ensemble vocal. La palette expressive s’élargit alors considérablement, de la finesse de « Selig sind, die da Leid tragen » au suspens d’un « Selig sind die Toten » traité en métaphysique épilogue. Le tempétueux « Denn alles Fleisch ist wie Gras » et la volupté sautillante de « Wie lieblich sind deine Wohnungen » sont si apparents qu’ils rendent presque la présence – saluable ! – des surtitres superflue. La précision est également au rendez-vous le temps de fugati et de strettes effrénés, que tempèrent régulièrement des accalmies méditatives. C’est que, bien que testamentaire, ce Requiem revêt par bien des endroits des atours de célébration : celle d’un Dieu bienveillant, qui répond à l’incertitude de Thomas Hampson par une montée madrigalesque sur « Herr, lehre doch mich », de la consolation maternelle sur fond de flûtes et clarinettes arpégés – doux mais tenace timbre de Miah Persson – d’ « Ihr habt nun Traurigket », et enfin de l’apôtre Paul – Thomas Hampson et sa voix toujours gracile – qui adoucit l’inquiétude grandissante du chœur sur « Denn wir haben hie keine bleibende Statt ». L’omniprésence des pédales, la superposition des phalanges vocales, la permanence du mouvement ne posent alors que peu de problèmes à la direction investie de Laurence Equilbey, forte d’un désir de mettre également en avant la puissance aussi narrative que contemplative de l'œuvre. Le tout en se conclue donc pas sur l’éclat du sixième mouvement mais sur le recueillement du septième. Les applaudissements n’en sont pas pour autant modérés.

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