« Tout feu tout flamme, la jeunesse
Ne sait rien dissimuler :
Haine, amour, bonheur ou tristesse,
elle est prête à tout révéler. »

Ce feu et cette flamme, ce lyrisme passionné qui, selon Pouchkine, constituent l’essence même de ses personnages, on les aura cherchés en vain lors de cette première d’Eugène Onéguine au Théâtre des Champs-Élysées. L’Orchestre National de France n’est pas en cause : il s’est montré égal à sa réputation (homogénéité des pupitres, précision des attaques, richesse du coloris orchestral) ; mais Bozhe moi !, que la direction de Karina Canellakis a semblé grise et terne, appliquée quand elle devrait être passionnée, privilégiant le détail au détriment de la colonne vertébrale, privant l’œuvre de toute trajectoire, ne parvenant pas à mettre en œuvre la précipitation du drame pourtant implacablement pensée par Tchaïkovski.

Eugène Onéguine au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

Les choses s’améliorent à partir de la seconde scène du deuxième acte, mais c’est un peu tard… Et surtout on ne peut guère compter sur la mise en scène de Stéphane Braunschweig pour conférer au spectacle l’urgence, la véhémence absentes de la fosse. La mise en scène est en effet à l’image de la direction musicale : lisse, peu inspirée, échouant à proposer un équivalent visuel à la tension dramatique ou au lyrisme brûlant distillés par la partition. Le plateau est nu, couvert d’un gazon synthétique infiniment moins poétique que celui conçu par Barrie Kosky pour sa célèbre mise en scène du même opéra, et occupé par d’inévitables chaises, tantôt savamment disposées en cercle ou en rectangle, tantôt savamment dérangées. Seules quelques tables de jeu viennent occuper l’espace au troisième acte, de même qu’une chambre de Tatiana qui surgit de temps en temps des profondeurs du plateau, en un tableau esthétiquement bien peu séduisant et surtout à des moments particulièrement inopportuns : quelle idée de la faire apparaître pendant le premier couplet de l’air de Lenski (le chanteur ayant tout juste le temps de s’asseoir sur le toit de la chambre avant d’être emmené vers les hauteurs), puis de la faire s’enfoncer sous terre pendant le second couplet… Un second couplet au cours duquel Olga, telle une apparition plus ou moins fantasmée par Lenski, traverse la scène comme un fantôme : de telles digressions visuelles pendant un air de pure introspection tuent l’émotion et donnent la fâcheuse impression de ne pas faire confiance à la seule musique.

Eugène Onéguine au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

Pour donner vie au spectacle, on ne peut donc compter que sur les chanteurs. Sur ce plan, les satisfactions sont plus nombreuses, même si on pourra penser que le choix de Gelena Gaskarova constitue une erreur de distribution : la voix est agréable, bien conduite, mais le format est celui d’une Ilia d’Idoménée, peut-être d’une Pamina de La Flûte enchantée, mais certes pas d’une Tatiana. Si la timidité et la retenue initiales du personnage sont bien rendues, la chanteuse ne peut rendre justice à la passion dévorante qui habite le personnage, et les élans lyriques de la seconde section de la lettre ou les protestations enflammées du duo final la trouvent bien démunie…

Eugène Onéguine au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

Heureusement, Jean-Sébastien Bou est un Onéguine convaincant, parfaitement impliqué vocalement mais aussi scéniquement dans son personnage, et tout à fait crédible dans son revirement du dernier acte lorsqu’il prend tout à coup conscience de la réalité de ses sentiments pour Tatiana. Jean-François Borras est un Lenski très émouvant, parvenant malgré le contexte scénique peu favorable à préserver la poésie et l’émotion de son air, avec notamment un second couplet, chanté pianissimo, de toute beauté.

Eugène Onéguine au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

La tessiture centrale de Madame Larina convient bien aux moyens actuels de Mireille Delunsch, dont on a retrouvé au fil des interventions les qualités de projection mais aussi les couleurs si particulières d’un timbre éminemment personnel. Jean Teitgen, voix de bronze capable d’autorité comme de tendresse, distille avec classe et émotion les couplets de Grémine dont il traduit parfaitement toute la mélancolie désabusée. Olga est incarnée par une Alisa Kolosova à la voix ronde, pulpeuse et parfaitement projetée ; Delphine Haidan est une nourrice sobre, arrachant le personnage aux caricatures auxquelles on le réduit parfois. Enfin, Marcel Beekman est un Monsieur Triquet très amusant, tout à fait à l’aise dans ses couplets dédiés à Tatiana – le second étant, dans cette version, chanté en russe. Signalons enfin l’excellence du Chœur de l’Opéra national de Bordeaux (préparé par Salvatore Caputo), à qui une implication vocale et scénique sans faille vaut un très beau succès au rideau final.

Voilà de quoi compenser un peu la déception causée par un spectacle qui reste cependant en-deçà de ce à quoi nous a habitués le Théâtre des Champs-Élysées… 

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