Au bout d’une discrète ruelle vénitienne, derrière une petite porte en bois et des murs chargés de glycine, se cache une des institutions les plus importantes de la scène musicale française : bienvenue au Palazzetto Bru Zane, Centre de musique romantique française, où se tient ce mois-ci un festival consacré aux musiciens dans la Grande Guerre. Pièce maîtresse de cet ancien casino, la petite salle de concert dispose d’un volume appréciable, avec une belle mezzanine bordée d’une balustrade boisée. En ce dimanche après-midi, on s’apprête à y entendre un programme de mélodies françaises chantées par Judith Fa, jeune soprano à la carrière en plein essor, aux côtés de l’expérimenté pianiste Damien Lehman.

Judith Fa © Matteo De Fina
Judith Fa
© Matteo De Fina

La mélodie est un art délicat : c’est une science de la narration, de l’évocation ou de la suggestion plus que de l’incarnation. Judith Fa trouve naturellement le bon niveau d’engagement dans le discours poétique et musical. Ancrée sur la scène sans être statique, faisant gonfler son timbre quand le texte l’exige, la soprano commence par un bel ensemble de mélodies de Jean Cras et Nadia Boulanger. Le phrasé tendu comme un arc englobe la totalité d’Image. Judith Fa y ajoute à son « cher secret » ce qu’il faut d’intensité protectrice, puissante et amplement vibrée. Un peu plus loin, elle sert les « grands soleils couchants » dans un registre grave particulièrement brûlant. Et elle conclut Le Couteau avec un timbre idéalement acéré, sans le moindre vibrato.

Dans la suite du récital, on constate cependant que cet ajout de subtils figuralismes sur le texte poétique ne s’opère généralement que dans un sens : celui du lyrisme, au détriment de l’expressivité de l’élocution. La pureté et la douceur de Nuit d’automne (André Caplet) sont ainsi laissées de côté et les Chansons bretonnes (Jean Cras) s’avèrent plus opératiques que rustiques. La chanteuse se permet par ailleurs de sacrifier des vers du compositeur quand l’architecture répétitive la gêne… Ce genre d’arrangement surprend dans le cadre du Palazzetto, réputé pour la rigueur de ses reconstitutions.

Ces réserves ne doivent pas occulter les qualités précieuses de Judith Fa : elle brille dans les délicates mélodies de Ravel et de Fauré grâce à une admirable tenue du souffle, des respirations placées toujours avec justesse et une intonation irréprochable de bout en bout – y compris dans la difficile percée suraiguë du rossignol (En sourdine).

À ses côtés, Damien Lehman joue d’un piano en clair-obscur, restant largement effacé dans les motifs d’accompagnement ou faisant au contraire soudainement ressortir un contrechant au milieu des arpèges. Pas aidé par un Fazioli qui manque singulièrement de clarté et dispose d’aigus durs, le pianiste peine à rentrer dans le clavier pour scander son texte en profondeur. Le Couteau en devient inutilement agressif et la Nuit d’automne s’achève sur des à-coups maladroits. Lehman parvient certes à trouver ponctuellement de belles couleurs (En sourdine) et il sait s’amuser des figuralismes les plus évidents (savoureuse imitation de l’épinette dans les Épigrammes de Clément Marot). Mais l’ensemble ne parvient pas à se hisser à la hauteur de la voix. Ses moments en solo restent inégaux : après un « Prélude » du Tombeau de Couperin particulièrement raide, Lehman dessine un intéressant Paysage maritime (Jean Cras), tout en agilité et en plans sonores clairement agencés.

Damien Lehman et Judith Fa © Matteo De Fina
Damien Lehman et Judith Fa
© Matteo De Fina

Voix et piano s’unissent une dernière fois avec L’Offrande lyrique. Ce cycle de Jean Cras atteint des sommets d’intensité et Judith Fa ne lâche aucune note, déclinant parfaitement la tirade a cappella de « Lumière ! ». En bis, le choix curieux d’Exil, de Cécile Chaminade, vient assombrir l’apothéose précédemment atteinte. L’inédite douceur atteinte par la voix est en revanche des plus remarquables et sonne comme une promesse : dans le milieu des mélodistes, il faudra suivre attentivement ce que propose Judith Fa.


Le voyage de Tristan à Venise a été sponsorisé par le Palazzetto Bru Zane.

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