Nul besoin d’attendre le crépuscule d’une carrière bien remplie pour chanter Mahler. Nul besoin d’avoir traversé des drames personnels pour être poignant dans les Kindertotenlieder. Lors du week-end de clôture du festival de Royaumont, le jeune Edwin Fardini a tordu le cou aux idées reçues de la plus belle des manières, lors d’un récital des plus réussis.

Tanguy de Williencourt et Edwin Fardini © Festival de Royaumont
Tanguy de Williencourt et Edwin Fardini
© Festival de Royaumont

Le baryton s’avance sur la scène de la petite salle des charpentes d’un pas mesuré. Son visage est un masque, sa voix est un chant qui ne lui appartient pas. Ce qui n’empêche pas le récit d’être convaincu, convaincant, habité. Dans l’ensemble des lieder qu’il interprètera avec le pianiste Tanguy de Williencourt, Fardini gardera simplement la distance décente qui permet au texte poétique de vibrer sans y introduire de gros sabots lyriques.

Le travail méticuleux sur le phrasé est admirable, à tous les niveaux : à l’intérieur de chaque lied, le souffle est maintenu pour entretenir l’unité des vers, la tension est conservée pour garder la cohésion des strophes ; dans chaque cycle, les Kindertotenlieder comme les Rückert-Lieder un peu plus tard, les lieder se succèdent sans que le fil conducteur de l’ensemble ne se rompe. Derrière le baryton, Tanguy de Williencourt ne quitte pas le chanteur d’une semelle et fait mieux que « suivre », initiant régulièrement les changements de nuances et d’atmosphères. Par son toucher soigné et soyeux, attentif aux strates mélodiques qui se glissent sous les pas des interprètes, le pianiste montre que ces pièces, célèbres pour leurs versions avec orchestre, ne perdent en rien leurs couleurs quand elles sont jouées sur un simple clavier. Au contraire, on gagne une proximité qui renforce la puissance du texte. Les Kindertotenlieder sont une mise en musique d’un drame familial, une œuvre concentrée sur le foyer ; autour du piano, on se sent accueilli dans le cercle des intimes et l’émotion n’est que plus contagieuse.

Bien sûr, on pourra émettre quelques réserves : le vibrato du baryton est souvent un peu large pour souligner la ligne mélodique avec netteté, ses aigus manquent parfois de délicatesse, ses renforcements expressifs sont trop tonitruants pour la petitesse de la salle (du moins pour les spectateurs des premiers rangs). Mais tout cela ne pèse pas bien lourd face aux accomplissements de Fardini, face à la richesse des timbres qu’il propose (de la plus grande tendresse à l’énergie farouche), face à son autorité naturelle derrière le pupitre.

Entre les deux cycles de lieder mahleriens, un intermède permet au baryton de reprendre son souffle au sein de ce programme bref mais intense. Désormais seul sur scène, de Williencourt interprète alors la Sonate pour piano opus 1 d’Alban Berg, choisie avec la plus grande intelligence. La proximité de cette œuvre avec les partitions de Mahler est frappante : on y admire la même intrication des lignes mélodiques, les mêmes effets de progression par intensification, pour une même immersion dans un tissu musical tourmenté.

Si l’on peut ainsi savourer le talent du pianiste pour lui-même, on profite également des défauts du piano. Le Fazioli ici présent bénéficie certes d’une grande transparence dans son registre medium, propice à la mise en relief du contrepoint, mais il montre surtout une sécheresse générale et une dureté dans les aigus qui rendent le moindre forte difficilement supportable. En bis, le fameux Urlicht de Mahler viendra cependant conclure le concert dans un climat apaisé. Piano et chant font entendre une voix commune, d’une émouvante simplicité. Plein de promesses, ce dernier concert du festival 2018 dans les murs de l’abbaye se conclut comme on ferme une parenthèse.

 

Le voyage de Tristan a été sponsorisé par le Festival de Royaumont.

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