Fazıl Say « par l’auteur », (K)ein Sommernachtstraum d’Alfred Schnittke, Messiaen et Chostakovitch. Tout un programme ! Deux traitements des consonances radicalement opposés : musique de la réclusion pour Schnittke, de l’échappée chez Say. Un programme exemplaire, et une salle qui aurait mérité d’être pleine.

Fazil Say © Marco Borggreve
Fazil Say
© Marco Borggreve

(K)ein Sommernachtstraum débute au beau milieu d’un monde cartoonesque, peuplé d’harmonies inoffensives ; sorte de concerto de Corelli dans lequel on aurait maladroitement placé un piano aux côtés du clavecin. Mais Schnittke abuse l’auditeur en les faisant tourner au cauchemar ; celui qui pénètre sa ménagerie doit abandonner tout espoir de se promener dans un espace familier et rassurant. Disc-jockey avant l’heure, Schnittke construit une deuxième œuvre sur la première : bric-à-brac fellinien où les archets patinent aléatoirement sur la corde, où les timbales miaulent. Chacun des objets est reconnaissable ; leurs images sont fidèles et non équivoques ; c’est leur disposition (pour ne pas dire leur superposition) qui surprend. Toute l’œuvre joue sur le doute de l’auditeur, feint de s’ignorer, avant que ne soit atteint un point de non-retour harmonique. Musique où affleure le second degré, tirant tout son relief de l’absurde : elle est à la fois conscience de son aliénation et mouvement pour la briser. Mais c’est cette duplicité qui est féconde.

Si le dépaysement est l’une des constantes de l’univers de Fazil Say, Water en est sans doute la plus fidèle incarnation. Construit en triptyque, ce concerto pour piano chemine vers un paradis sensible peuplé de chinoiseries. Spirale et en perpétuel roulement, l'écriture s’approprie ce sens de la litanie qu’a retenu le jazz moderne (motifs cycliques « à la Seven seas », chaque fragment est répété deux fois). C’est une musique au caractère fortement improvisé ; loin d’un art-pour-art, elle imite les couinements de la vie organique. Musique de la sur-verbalisation : aucun « cui-cui » n’est laissé à l’état latent, car les musiciens sont munis d’appeaux et autres gris-gris en lien direct avec chasse, pêche et nature. Certes, il lui arrive de forcer l’exotisme, notamment dans l’usage de pentatoniques, ou ces violons qui crient haro ; mais de ces clameurs, il fait une étonnante marqueterie.

Dès le second tableau, Green Water, Fazil Say met les mains sous le capot. Des élans mouillés se mêlent aux claquements du cymbalum (la main droite sert d’étouffoir aux cordes du piano). Charon rame sur la fontaine des larmes du Château de Barbe-bleu. Musique un peu dolente de persuasion : la main est jetée sur les touches, le musicien se love au creux du phrasé, en caresse virtuellement la courbe.

Black Water, toute entière traversée d’harmonies ascendantes, s’apparente à une ascension mystique dans l’élément marin. On ne saurait ignorer quelques concessions au pathos et autres consonances faciles, qu’un partisan de l’austérité trouverait dispensables. Mais le raffinement avec lequel Fazil Say mène à bien son travail le lave de tout soupçon d’impiété. Le sens des couleurs et l’écriture habilement stéréophonique l’emportent largement sur la gratuité de certains effets. Une très agréable surprise !

Les Offrandes Oubliées de Messiaen surprennent par la rectitude d’intention qu’y impose Andris Poga. Très belle image d’une euphonie qui soudain disjoncte, diffractant ses rayons colorés dans toutes les directions. Dans cette œuvre, le chef est maître d’un prisme sonore qu’il approche, éloigne, et oriente à sa guise.

La Première symphonie de Chostakovitch avance, fuselée, avec la fluidité d’un ensemble de chambre. Voici à présent une musique de flux, détachée des contingences respiratoires et instrumentales, soumise à un élan unique et vertigineux. Le jeu d’Andris Poga est également un jeu de vitesse : vitesse de l’enchaînement, bousculade méthodique des phrases, qui interdit toute échappée latérale de l’attention.

L’urgence de l’Allegro est respectée, sans que l’exactitude en pâtisse. Andris Poga porte en exergue les effets de mutation du son, hâte la venue des apothéoses. Une interprétation qui révèle le caractère inéluctable de cette musique. L’orchestre tout entier prend mouche d’une phrase, d’un mot de trop, et montre les dents. Une note fait tout basculer. Le pupitre de cuivre et les percussions interfèrent superbement ; c’est solaire et terrifiant à la fois.   

Saluons la qualité des performances individuelles et le courage des musiciens dans ce répertoire des plus audacieux ! Un concert qui nous rappelle que l’acoustique de l’Auditorium est sans doute la plus confortable, dans tout Paris, pour une écoute analytique.

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