Il fallait être là en ce vendredi soir, à l’Auditorium de la Fondation Vuitton. Tandis que le climat parisien prenait des allures plutôt maussades, il en était tout autrement sous l’écrin de verre de la Fondation. Et pour cause, ce premier des deux concerts du week-end en l’honneur du pianiste et compositeur turc Fazıl Say accueillait des musiciens de tout premier ordre dans ce répertoire : le duo pianistique des sœurs Ferhan et Ferzan Önder accompagné par les percussions éruptives du Martin Grubinger Ensemble, formé de Martin Grubinger père et fils et d’Alexander Georgiev. Au programme : du Fazıl Say, du Steve Reich, avec la création mondiale d’une Sonate pour deux pianos de Fazil Say commandée pour l’occasion par la Fondation Vuitton.

Martin Grubinger © Simon Pauly
Martin Grubinger
© Simon Pauly

De Fazıl Say c’est la facette de compositeur vers laquelle se tourne ce concert, tandis que celle de pianiste sera mise à l’honneur le lendemain. Du compositeur nous reconnaissons ce soir son attachement à la liberté des formes, à l’idée d’improvisation au cœur de son identité musicale. Son style reflète ainsi un tropisme rhapsodique dont l’imprévisibilité et la fulgurance des figures mélodiques jalonnent souvent les syncopes d’une pulsation motrice vitale. La forte puissance évocatrice de sa musique se nourrit tout autant de son attachement à la culture de son pays d’origine – la Turquie – qu’à la sensibilité aux aléas politiques et humains du monde contemporain. Quels meilleurs musiciens que Ferhan et Ferzan Önder et Martin Gurbinger pour interpréter sa musique ? Les premières, sœurs jumelles, forment depuis de nombreuses années un duo pianistique d’une connivence rare. Amies intimes de Fazıl Say depuis leur enfance, elles sont les dédicataires et créatrices de plusieurs de ses œuvres. Multipercussionniste génial aux innombrables talents, le jeune prodige autrichien Martin Grubinger (fils), mari de Ferzan Önder, est quant à lui surnommé « le grand magicien de la percussion ».

Le concert s’ouvre avec Winter morning in Istanbul pour piano à quatre mains, dédié aux sœurs Önder. Elles savent à l’unisson incarner la richesse des atmosphères troubles de cette pièce qui se déploie toute en évocations de la magie de la cité millénaire. Le motif introductif montre à lui seul la maîtrise et la proximité des interprètes à cette musique. Il est joué avec un contrôle remarquable par la main droite de Ferzan, tandis que la gauche posée sur les cordes sait immédiatement trouver des harmoniques envoûtants, sinuant le long d'intervalles orientalisants à souhait. Vient ensuite le tour des glissandi presque impalpables que Ferhan parsème avec délicatesse le long des cordes aiguës, puis des accords plus véhéments. Saluons l’intelligence du phrasé, les deux pianistes ayant cette capacité à retenir légèrement le son au moment où l’on attendrait le contraire, permettant de donner de l’ampleur au propos sans lui ôter son nimbe de mystère.

Les Variations pour deux pianos et percussions, composées en 2013, sont une évocation de la journée du jeune fils de Martin Grubinger et Ferzan Önder. Le marimba de Martin Grubinger et le xylophone d’Alexander Georgiev confèrent une prégnance ouatée de tendresse au thème initial, tandis que la variation « Allegro Energico » sonne comme une danse rituelle. Elle suit avec un délicieux crescendo l’entêtement des pulsations irrégulières des bongos et des cloches tubulaires sous les martèlements des basses profondes de Ferhan et les injections de Ferzan. La troisième variation flotte en suspension cotonneuse que vient caresser le souffle, onirique, des trémolos de Ferhan. Quel contraste avec la fougue de la variation « Prestissimo » où le marimba volcanique de Martin Grubinger rivalise de virtuosité et d’effervescence !

Après un très réussi Quatuor pour deux pianos et deux vibraphones de Reich, place à la création mondiale de la Sonate pour deux pianos de Fazıl Say qui remporte l’adhésion du public ainsi que du critique. On y retrouve toutes les caractéristiques du style du compositeur. Après un premier mouvement à la Prokofiev sommé par des basses totalitaires et imperturbables, un deuxième mouvement tout en lenteur installe une douceur dont la sérénité tend à s’assombrir en un recueillement douloureux, selon une écriture très équilibrée entre les deux pianos. Le dernier mouvement « Jazz-Zeybek Allegro » est une course aux accents folkloriques, débridée et bouillonnante de syncopes. Enfin, dans sa transcription pour deux pianos et percussions faite par Martin Grubinger senior, Gezi Park 1 est superbe, grisante d’impétuosité. On y retrouve ce soir toutes les qualités que l’on a pu évoquer précédemment. Les percussions s’ouvrent à une dimension véritablement orchestrale et nous offrent un feu d’artifice grandiose, prolongé en bis par une version endiablée de Libertango de Piazzolla (transcription Martin Grubinger senior) et une variation « Prestissimo » délurée. Malgré l’heure, sous une ivresse communicative, on aimerait que cette effervescence dure toute la nuit...

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