Lancé en 2017, le festival Musique en dialogue aux Carmélites proposait pour sa deuxième année un concert d'ouverture au format particulièrement séduisant. Appelant à une conversation entre la Musique et les Lettres, le programme était rythmé par des interventions du philosophe Luc Ferry, en alternance avec le duo composé par la violoniste Clara Cernat et le pianiste et compositeur Thierry Huillet.

© Jean-Jacques Ader
© Jean-Jacques Ader

Dans l'atmosphère intimiste de la petite chapelle rue du Périgord, le piano trône juste devant l'autel, un grand fauteuil blanc sur la droite. Luc Ferry prend en premier la parole afin d'introduire l'assistance à la Danse macabre de Saint-Saëns, transcrite pour violon et piano. Il rappelle les trois façons d'éviter les questionnements face à la mort : ne pas y penser, comme les épicuriens, se réconforter dans le corps glorieux et la résurrection chrétienne de Lazare, ou tout simplement s'en moquer. C'est cette dernière voie qu'Henri Cazalis choisit pour son poème Égalité-Fraternité : « Zig et zig et zag, la mort en cadence », un poème jugé « pas terrible » selon le philosophe mais qui inspira néanmoins Saint-Saëns. Les deux musiciens se lancent alors dans une interprétation puissante et dynamique. L'acoustique de la chapelle fait que le piano couvre parfois le violon, mais les interprètes livrent une belle pièce.

Luc Ferry reprend le micro pour évoquer la dichotomie intemporelle entre Eros et Agapé, entre l'amour de charité et l'amour physique, rappelant les playdoyés historiques pour la réunion des deux et l'influence de la nouvelle d'Anatole France sur Massenet et sa Méditation de Thaïs. Clara Cernat livre une traduction intéressante, retenant le vibrato sur les tenues, l'exacerbant dès que la ligne mélodique s’emballe. La troisième pièce prend le chemin inverse avec le deuxième mouvement de la Sonate de César Franck, mentionné par Marcel Proust dans La Recherche du temps perdu. Rappelant qu'au contraire des Romantiques bien plus tard, les Anciens stoïciens considéraient la nostalgie et l'espérance comme les deux plus grands maux humains, l'ancien ministre confesse sa grande admiration pour cette œuvre dont les deux musiciens proposeront une lecture lyrique et romantique exacerbée.

© Jean-Jacques Ader
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S'inspirant d'une ballade de Goethe, lui-même s'inspirant de Lucien de Samosate et de son œuvre Les amis du mensonge ou L'incrédule, L'Apprenti sorcier de Paul Dukas conte le mythe de la dépossession et les dangers de l'hybris. Luc Ferry y reviendra, en passant par Walt Disney et l'utilisation de cette pièce dans Fantasia. L'adaptation de l’œuvre orchestrale pour réalisée par Thierry Huillet laisse largement les thèmes apparaître et parvient, à sa manière, à conserver les timbres autant que les densités instrumentales. Le thème bien connu au basson passe ainsi au piano accompagné par les pizz. du violon. L'instrument de Clara Cernat craque et grogne, rappelant les trompettes claironnantes. L'effondrement final offre une virtuosité extrême de la part des deux musiciens avec des pizz. « Bartók » et des doubles cordes rapides. Le retour au calme voit le motif final être exécuté tout en harmoniques.

Après la transcription vient naturellement la composition, avec une partition inspirée du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry. Introduit par Luc Ferry qui rappelle la différence historique entre mariage économique et mariage d'amour – une « invention du capitalisme » –, l’œuvre s'articule en plusieurs numéros entrecoupés d'extraits lus par la violoniste : la fleur, le renard, le Petit Prince et l'allumeur de réverbère s'expriment alors tour à tour. La musique de Thierry Huillet est parfois romantique, parfois nostalgique, toujours très dansante. Les motifs émergent aux deux instruments et s'entremêlent parfois. Le tout est en droite ligne du style français post-moderne avec quelques accents de jazz.

La dernière pièce de Vittorio Monti offre un exemple parfait de la captation du populaire par le savant, ce qui donnera à Luc Ferry l'occasion de revenir sur la définition des arts et leur faculté à incarner des idées dans un matériaux sensible. On sait que le duo affectionne particulièrement cette œuvre ; son interprétation, toute en rugosité et en virtuosité (doubles cordes, harmoniques) est toujours réjouissante.

En bis, un Nocturne de Lili Boulanger présenté par Clara Cernat. En voulant sortir du carcan habituel des concerts monolithiques avec comme seules explications destinées au public un programme que personne ne lit, le format rend l'événement vivant et accessible. A-t-on souvent l'occasion en effet lors de concerts de musique classique, de parler OGM, écologie, capitalisme ou la marche des fiertés ? Pour ce trio et pour Musique en dialogues aux Carmélites, on ne peut que souhaiter que l'expérience soit renouvelée.