Tous les ans en septembre, le Festival Musica est un rendez-vous incontournable pour les amateurs de musique contemporaine et de création. Vendredi 18 septembre avait lieu au Palais de la musique et des congrès le concert d’ouverture de l’édition 2015. Pascal Rophé dirigeait l’Orchestre symphonique de la Radio de Baden-Baden / Fribourg dans un programme comportant trois œuvres : Kontrakadenz de Helmut Lachenmann – en hommage au 80e anniversaire du compositeur -, ibant obscuri de Hanspeter Kyburz (création française), et Inferno de Yann Robin avec une vidéo de Frantisek Zvardon (création mondiale). Un programme décidément très intéressant, qui rassemblait trois discours musicaux bien différents, tous portés par un souffle idéologique fécond et une stylistique envoûtante.

Pascal Rophé © B. Ealovega
Pascal Rophé
© B. Ealovega
Musica est un espace de rencontre pour les esthétiques variées de ce qu’on appelle la « musique contemporaine classique », quels que soient leurs spécificités, leur date de création, leur parti-pris vis-à-vis de l’atonalité, etc. A sa manière, le programme qui inaugure la 33e édition du festival est représentatif de cette culture de la diversité : il réunit une œuvre composée il y a plusieurs années, une œuvre jamais encore jouée en France et une œuvre totalement nouvelle. En première position, Kontrakadenz, ou disparité en français, date de 1971 et représente le courant bruitiste auquel se rattache Helmut Lachenmann, compositeur allemand né en 1935 et déjà reconnu comme une figure majeure de la musique du XXème et XXIème siècle. Les sons épars qui surgissent dans l’orchestre, souvent très brefs et parfois un peu plus étirés, s’enchaînent sans que la logique qui les unit semble évidente ou se dessine même au fur et à mesure. En effet, ce qui intéresse Lachenmann, c’est de produire « une musique qui part de l’interrogation du geste et de l’énergie », qui repose sur « l’action du musicien » et les « conditions mécaniques de la résistance ». Les notes retentissent de part et d’autre en tant que résultats d’effets physiques, de modes de jeu particuliers : pizzicati, claquements, frottements, glissandi, changements de fréquence dans la résonance… Cette notion de changement de fréquence pourrait être envisagée comme une clé d’écoute globale : l’une des particularités les plus surprenantes de l’œuvre est de superposer au flux musical confié à l’orchestre des extraits radiophoniques diffusés par haut-parleurs, qui ne durent jamais plus de quelques secondes, voire quelques fractions de seconde. C’est comme si quelqu’un cherchait une station de radio, et qu’on décidait de prendre en compte cette réalité de la non continuité du son. Cette monstration d’une variabilité extrême des situations acoustiques oblige la concentration à se tendre constamment pour percevoir quelle note a été jouée et par qui. Une œuvre ensorcellante, qui frappe par sa modernité tant son langage peut encore être décrit comme novateur à notre époque.

Pour ibant obscuri (2014), Hanspeter Kyburz a trouvé son inspiration chez Virgile, dans une célèbre strophe de l’Enéide (VI, 268-272). Ibant obscur isola sub nocte per umbram, qu’on peut traduire par « Ils allaient, ombres obscures dans la solitude de la nuit », correspond au voyage d’Enée au cœur des enfers. Après un début à peine audible, les lignes qui se déploient, les moments qui se structurent en sections construisent une forme de récit dramatique, porté par un lyrisme propre à sa tonalité sombre et terrifiante. La dramaturgie découlant du superbe travail d’orchestration est renforcée par l’utilisation d’un panel important de nuances et de rythmiques, ce qui permet à Kyburz de moduler l’intensité du propos jusqu’à un climax virulent, rassemblant les forces de tous les pupitres.

Yann Robin © Yann Robin
Yann Robin
© Yann Robin
En termes d’intensité, la soirée a quant à elle atteint son paroxysme avec Inferno. Il s’agit d’une nouvelle version de l’œuvre homonyme de Yann Robin créée en 2013, cette fois couplée avec une projection vidéo de l’artiste Frantisek Zvardon. Le travail de ce dernier, focalisé sur les aciéries de l’Europe de l’Est, est présenté plus spécifiquement dans l’exposition « Iron Heroes » ouverte pendant presque toute la durée du festival. Si la source première d’inspiration de Yann Robin se trouve être la topographie de l’enfer élaborée par Dante dans la Divine Comédie, la construction de son œuvre musicale relève également du génie et transporte l’auditeur / spectateur dans un tourbillon de sensations, où domine toujours l’angoisse, et percent parfois la terreur, la stupéfaction, la fascination. Le flux musical est particulièrement tendu, il se fonde sur des procédés qui empêchent toute stabilité d’écoute (crescendos, fortississimi, aigus stridents, glissés compulsifs, grondements menaçants, répétitions et accélérations) et sont enchâssés dans un tissu sonore électronique dont l’étau semble omniprésent (alors qu’il n’intervient que par intermittences). Les images de Frantisek Zvardon sont prodigieuses de beauté, de poésie, et de cohérence avec la composition de Yann Robin : lente succession de zooms sur des détails esthétisés de la production d’acier, la vidéo s’appuie sur la matérialité d’un certain environnement pour en dégager une symbolique abstraite, parce que cette matérialité est elle-même matériau de l’artiste. Le rouge, la chaleur, les dimensions démesurées des machines – soit ce qui dépasse les forces humaines -, le danger, autant de thèmes que s’échangent musique et projection, sans voler la parole à l’autre, sans forcer la correspondance. Bien évidemment, la force phénoménale qui se dégage de l’œuvre doit aussi beaucoup à la qualité des interprètes ; les musiciens sont du début à la fin absorbés par la violence des dynamiques en jeu, lancées avec une précision ébahissante par Pascal Rophé. Quelle vision saisissante de l’enfer… Rarement ébranlement aura été si brutal et si merveilleux à la fois. 

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