Ils furent 330 à envoyer leur dossier de candidature. 18 à être sélectionnés pour les épreuves devant l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. 8 à passer le cut du premier tour. Et, dimanche, ils n’étaient plus que 4 à figurer en finale du Concours de direction d’orchestre Evgeny Svetlanov, hébergé pour la première fois en Principauté après deux éditions à Radio France. Quatre personnalités aussi différentes qu’intéressantes, crème de la crème de la jeune génération des chefs d’orchestre, en lice pour un Premier Prix qui n’a été attribué qu’une fois en cinq éditions – c’était en 2010 et Andris Poga avait alors triomphé.

Euan Shields
© Concours Svetlanov / Svetlanov Competition 2022

Mériteront-ils la récompense suprême ? Le premier candidat s’avance sur la scène de l’Auditorium Rainier III et il nous apporte bientôt un élément de réponse : Euan Shields a pour lui son jeune âge (23 ans), une très belle posture au pupitre, un bras puissant et clair, mais l’Américain passe malheureusement au travers de sa finale, aventurant rarement son geste en-dehors du cadre de la mesure, échouant à faire progresser l’orchestre vers une interprétation engagée des ouvrages au programme. Il faut dire qu’une partie de l’épreuve ne pardonne pas : les finalistes n’avaient qu’une heure et demie avant d’entrer en scène pour découvrir la création commandée par le Concours à son directeur artistique, René Koering. Dans Initiales E.S., celui-ci a pris un malin plaisir à concocter une partition de 136 mesures semée d’embûches : nombreux changements de tempo, de métrique, superpositions de rythmes contradictoires, ruptures soudaines de dynamique, interruptions par des points d’orgue suspensifs… L’addition est salée et Shields ne cherche pas à la régler, proposant seulement un déchiffrage timide de cet exercice de solfège spécialisé sans revenir dessus – il passera directement à La Mer dont il livrera une lecture intéressante, laissant l’orchestre s’épanouir dans les moments les plus investis tout en prenant le temps de clarifier verbalement certains éléments-clés du langage debussyste.

Les trois autres finalistes se montreront plus courageux face à la pièce de Koering, avec plus ou moins de succès : doté d’une battue franche qui n’esquive pas les difficultés rythmiques, Henri Christofer Aavik s’arrêtera sur une section percussive dont il éclaircira immédiatement les contours, alors que Jesko Sirvend s’attaquera carrément aux mesures les plus complexes de la partition, qu’il décortiquera avec une efficacité bluffante ; quant à Ilya Ram, malgré quelques erreurs dans sa lecture initiale de l’ouvrage, il lui donnera un vrai caractère à défaut d’obtenir une précision irréprochable dans la réalisation.

Ilya Ram
© Concours Svetlanov / Svetlanov Competition 2022

Voilà qui pourrait résumer la prestation du chef trentenaire israélo-américain, agréable à suivre dans le travail comme dans le geste, quel que soit le répertoire : dans Images d’Espagne, brève rhapsodie pour orchestre de Svetlanov qui était imposée à l'ensemble des finalistes, il encourage les solistes, assume la théâtralité de la partition et lui donne une sensualité absente jusqu’à présent ; dans le très difficile Tod und Verklärung de Strauss, que l’OPMC n’avait pas joué depuis une douzaine d’années, il parvient à transmettre une réelle émotion lors de la conclusion de l’ouvrage. Mais dans l’une comme dans l’autre, Ilya Ram n’a pas l’autorité technique qui rangerait instantanément les musiciens derrière sa baguette – le bras navigue dans un geste constamment large qui ne sollicite ni le poignet ni les mains, et le son de l’orchestre se disperse souvent en conséquence.

Un peu plus tôt, Henri Christofer Aavik avait proposé tout l’inverse. Voilà un pur produit de l’école nordique made in Jorma Panula, dans la lignée des Esa-Pekka Salonen, Mikko Franck et autres Klaus Mäkelä. Âgé de 27 ans, ce jeune Estonien a déjà tout ce qu’il faut pour faire une belle carrière : une oreille épatante, une baguette précise, un bras qui ne s’agite jamais en vain mais toujours à bon escient, laissant l’orchestre proposer pour mieux en disposer par des ajustements opérés l’air de rien, d’une inflexion du poignet, sans démonstration inutile. Dans l’œuvre de Svetlanov, c’est chirurgical : avant même d’avoir lu le quart de l’œuvre, le maestro prend la parole et précise en quelques interventions la structure générale, la hiérarchie de quelques motifs d’accompagnement et sa vision poétique de la partition. Ce sera une constante qu’on retrouvera dans son interprétation de L’Oiseau de feu : sa science de l’orchestration, des combinaisons de timbres, des équilibres s’avère absolument infaillible ! On regrette en revanche qu’il passe l’essentiel de son temps à faire travailler la partition de Stravinsky, sollicitant les solistes sans les ménager (oubliant de les féliciter), préférant s’attarder sur de nombreux détails sans déployer l’œuvre dans tout son souffle symphonique – voilà un chef qui, malgré son talent immense, risque de crisper certains orchestres…

Henri Christofer Aaavik
© Concours Svetlanov / Svetlanov Competition 2022

D’ailleurs, le Prix de l’Orchestre ne lui reviendra pas mais à Jesko Sirvend, ce qui sera ô combien mérité. Bien que passant en dernier et donc héritant d’un OPMC au bout du rouleau après déjà quatre heures d’épreuves dantesques, le chef allemand montre ce mélange de précision musicale, d’investissement poétique et de chaleur humaine qui fait les grands maestros. Dans Images d’Espagne, on devine le chef expérimenté qui, à 35 ans, compte déjà bien des années de métier derrière lui : son bras anticipe les passages potentiellement problématiques et délimite un cadre dans lequel l’orchestre peut s’installer sans crainte. Dans Schumann (Symphonie n° 2), Sirvend précise sans tarder les principaux éléments de langage (définition des cellules rythmiques, équilibre de l’orchestration dans les vents comme dans les cordes), ce qui facilite immédiatement la vie de l’orchestre et l’épanouissement du son. Dans le geste comme dans le verbe, c’est brillant, éclairant, toujours juste, passionnant pour le spectateur – comme pour les musiciens probablement, car les violonistes se lanceront dans leurs traits diaboliques comme un seul homme, comme si l’heure tardive et la difficulté de l’ouvrage ne comptaient pas. À l’issue de la symphonie, il n’y a pas de doute : on tient ici un Premier Prix !

Jesko Sirvend
© Concours Svetlanov / Svetlanov Competition 2022

Le jury pensera cependant différemment, décidant une fois de plus de ne pas attribuer la récompense suprême mais de réserver deux Deuxièmes Prix ex aequo, à Sirvend et Aavik, le Prix du public échouant au sympathique Ilya Ram, pas plus récompensé par le jury que le jeune Euan Shields. Aucune information supplémentaire ne sera donnée pour expliquer cette décision surprenante mais cela n’a pas grande importance : c’est désormais hors du Concours, sur les podiums de France et d’ailleurs, qu’on appréciera et qu’on jugera ces quatre baguettes qui méritent toutes une belle carrière.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Concours international de direction d'orchestre Evgeny Svetlanov.