C’est ce qu’on appelle un point d’orgue exclusif : clôturer quatre jours de Mahler avec une exécution de sa deuxième symphonie. Du point de vue de l’organisation, c’est en tout cas un tour de force. Un orchestre maximisé avec un grand chœur, deux solistes, un podium gigantesque et de l’endurance pour les auditeurs : voilà les conditions pour pouvoir produire cette pièce. Si la « Résurrection », comme on qualifie cette deuxième symphonie, ne porte pas encore en elle la mégalomanie de la huitième, son envergure rend les exécutions publiques très rares. Rien d’étonnant dès lors que le Concertgebouw Brugge jouait à guichets fermés pour la journée de clôture du Budapest Festival. D’autant plus que cela fait plusieurs années que le Budapest Festival Orchestra est proclamé unanimement comme l’un des orchestres mahleriens les plus éminents sur le plan international. Et une exécution comme celle que le chef Iván Fischer nous a servie ne pourra que contribuer à la réputation dont jouit déjà le primus inter pares de Hongrie.

Iván Fischer © Szilvia Csibi | Mupa
Iván Fischer
© Szilvia Csibi | Mupa

Par où commencer ? Par l’ouverture peut-être. Fischer a donné corps à ce premier mouvement avec les principes qui caractérisent également le premier mouvement de la sixième et l’adagio de la dixième, à savoir comme s’il s’agissait d’une confrontation entre deux pôles impossibles à relier, bref comme un insupportable clair-obscur. Mahler laisse cependant ces entités opposées engager un dialogue, dans lequel la mort est représentée dans des registres ironiques et grinçants, et la vie par un amalgame de couleurs. La portée existentielle ne limite absolument pas le compositeur à un spectre spécifique, bien au contraire : dans son écriture, elle devient une rencontre des extrêmes, à savoir l’extase, l’humour et le désir d’un côté, et la gravité et la beauté de l’autre. Ce sont des contrastes qui ne se laissent pas saisir dans une structure cohérente, et malgré cela, Mahler y est parvenu. Jamais bizarre, car toujours intuitif – du moins c’est ainsi que Fischer l’a illustré. Son interprétation était exempte de tout artifice : on aurait dit que la vie même, avec les tiraillements continus entre forces protagonistes et antagonistes qui régulent après tout l’existence, donnait naissance à sa représentation dans l’art. Dès les premières mesures, la chair de poule était un fait, car le tutti engagé par les violoncelles avec un soupçon de retard retentissait comme un coup de massue. Le premier d’une longue série.

Fischer a respecté les quelques minutes de silence prescrites par Mahler entre la première partie et le reste de la symphonie. Un répit bienvenu, car le caractère léger du début du second mouvement s’oppose au parcours fluctuant de l’ouverture. Sous la baguette de Fischer, les deuxième et troisième mouvements se déployaient délicatement, avec un son global très raffiné et énormément d’attention aux caractères. Même les pizzicati furent intégrés par le chef dans le programme de ce vécu global. Pas la moindre trace de plaisir plébéien viennois donc ; c’est avec un amour sincère que le chef a exprimé l’imagination sans borne de Mahler. Jusqu’à ce que le « Urlicht » naisse de l’innocence enfantine du troisième chapitre. « Der Mensch liegt in größter Not, der Mensch liegt in größter Pein » (« L'humanité gît dans une très grande misère, l'humanité gît dans une très grande souffrance »). C’est la genèse de la maturité, découlant de l’enjouement omniprésent qui infuse les parties précédentes. L’avènement de cette maturité suscite d’ailleurs immédiatement la notion de mortalité et de souffrance. C’est cette perception dans laquelle Mahler trouve l’origine de la transcendance, et donc la source éternelle de l’inventivité de l’homme, dont l’art constitue une expression sophistiquée. Avec la voix d’Elisabeth Kulman, l’« Urlicht » prit une dimension très profane, qui prolongeait d’ailleurs en souplesse la tendance religieuse du texte.

Enfin, l’entrée en scène du chœur fut mythique, qui à partir d’une distance presque existentielle à la rumeur des choses, amena finalement la symphonie à une apogée à faire frémir. « Sterben werd' ich, um zu leben! Aufersteh'n, ja aufersteh'n wirst du, Mein Herz, in einem Nu! » (« Je vais mourir pour vivre ! Lève-toi, oui, tu te lèveras à nouveau, mon cœur, en un clin d'œil ! ») se révéla une métaphore pour la pratique d’exécution classique telle que Fischer la défend dans un acte de force qui pulvérise tout – Fischer les deux poings serrés en l’air, flanqué par Elisabeth Kulman et Christiane Karg dont les voix éclataient dans toute leur gloire ! – l’orchestre et le chœur ne purent laisser le moindre fragment intact du concept traditionnel de beauté, pour que la symphonie puisse mourir. Et c’est précisément cette conscience de la finitude qui a catalysé une réaction émotionnelle encore plus intense ! Fischer a fait exploser le finale dans un jeu assourdissant de cloches dénoué de tout artifice – comme tout grand art, l’élan devient plus grand que la partition  – conférant à cet acmé un impact liturgique.

Si des langues de feu se manifestent lors de ce dimanche de Pentecôte, elles peuvent clamer le génie d’Iván Fischer comme musicien qui envoie aux oubliettes les exécutions intellectualistes et polies de Mahler. Avec de l’intégrité, du savoir-faire et du sentiment, il surpasse quasiment tous ses collègues. Personne n’exécute mieux Mahler que Fischer. Amen.

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