Pouvoir communiquer avec les morts : peu d’entre nous jouissent de ce privilège. Pendant la deuxième journée du Budapest Festival dans le Concertgebouw Brugge, la soprano allemande Christiane Karg se savait quand même accompagnée par Gustav Mahler en personne, grâce à un enregistrement Welte-Mignon. Au début du siècle dernier, le compositeur avait joué lui-même une pièce sur un tel instrument, à savoir un arrangement pour piano de la finale de la 4e symphonie. Karg a pu y assurer la partition de soprano, ce qui a permis au public de vivre un événement rare : un moment où les morts parlent – pour autant que les compositeurs ne le fassent pas déjà grâce à leur héritage musical, bien entendu.

Christiane Karg © Gisela Schenker
Christiane Karg
© Gisela Schenker

L’imperfection de Mahler comme pianiste accroissait le charme de son passage, comme si son apparition soudaine, plus de cent ans après son exécution, gagnait en authenticité grâce à ses multiples imperfections. Changements énergiques de tempo, négligences dans la main gauche, approche irrégulière du rythme : les auditeurs l’ont vécu avec le sourire, et par miracle, Karg ne s’est pas laissée dérouter. Comment l’émotion, qui se manifeste par la grâce d’une génération organique au moment de l’exécution, pourrait-elle naître lorsque plusieurs générations séparent les deux exécutants ? Comment un dialogue entre une voix et un piano pourrait-il paraître naturel si la soprano n’a jamais échangé un seul mot avec le pianiste ? Non, « Das irdische Leben » n’a pas été une révélation esthétique, mais voir l’impossible se réaliser et pouvoir l’entendre, voilà ce qui fut un événement en soi.

Les trois autres chants sélectionnés dans les Lieder de Wunderhorn ne brillaient d’ailleurs pas par leur esthétisme. Le caractère populaire qui est mis en avant dans « Verlor'ne Müh » et « Rheinlegendchen » a été traduit par Mahler en une intégration poussée d’éléments folkloriques dans son langage romantique. Encore plus important que le grand détail était l’attention de Fischer pour ce coloris rustique : la « couleur locale » pittoresque mais sombre aussi parfois que Mahler a intégrée effrontément dans l’instrumentarium qui représentait ce que l’on qualifiait alors de « culture supérieure ». Ce que le compositeur monte en épingle dans sa quatrième symphonie – la sagesse qui apparaît en jouant, comme si du sourire naissait la profondeur de la vie – s’esquisse déjà dans les créations les plus anciennes autour du recueil de Wunderhorn : la tradition non-intellectuelle recèle les mêmes thèmes universels dont l’élite réclame pourtant l’exclusivité. Revenons cependant à l’interprétation, dans laquelle Fischer a laissé toute latitude à Karg. Une diction par moments un peu plus populaire et des caractérisations tranchées de Monsieur tout le monde : la lecture de la soprano n’était pas plongée dans un bain de beauté, mais a convaincu précisément par la facilité naturelle avec laquelle elle a réussi à relier l’ordinaire et l’art le plus pur.

Mais face à ce que Fischer a extrait de la 4e symphonie de Mahler, tout ce qui précédait n'a été qu’un amuse-bouche. Dans cette œuvre, la direction résignée de Fischer a laissé la place à une interprétation minutieusement élaborée, dans laquelle chaque geste musical a reçu une place dans l’ensemble enchanteur. Le chef hongrois traita avec enjouement les impulsions et méandres du premier mouvement. Celui qui y discerne un discours intellectualiste calculé a tort : Fischer a montré en effet qu’une boussole intuitive est le seul outil qui peut amener l’auditeur à une expérience cohérente de ce mouvement éminemment capricieux. Sous la baguette de Fischer, l’humour coula à flots sans jamais paraître artificiel. Le fait que le public ait applaudi chaleureusement dès après ce premier mouvement en dit assez. Ennemi de toute forme de snobisme musical, Fischer a même encouragé ces enthousiastes. Enfin – pouvons-nous enfin laisser derrière nous l’ère de l’étiquette exagérée ?

Le deuxième mouvement éclatait lui aussi de légèreté, ponctuée de saillies joyeuses. En invitant le corniste Zoltán Szőke à s’installer au premier rang, Fischer a peut-être dirigé un peu trop ostensiblement l’expérience d’écoute dans le sens des cuivres, mais la main du chef n'en a pas moins réussi à émanciper les autres éléments de l’orchestre. Ainsi, le premier violon Guy Braunstein (ancien premier violon du Philharmonique de Berlin), et le hautboïste Philippe Tondre se révélèrent les vedettes de la soirée. Il est cependant injuste de citer par leur nom des membres individuels de l’orchestre, car les deux derniers mouvements ont fait entendre de façon éclatante que le Budapest Festival Orchestra fonctionne comme une entité. En effet, Fischer a mené avec calme le « Ruhevoll » jusqu’à un point culminant éclatant d’une intimité retenue. La finale devint un couronnement magistral, dans lequel Karg a interprété son « Das himmlische Leben » avec plus de poésie et de relief, en étroite concertation avec Fischer et Cie. « Daß alles für Freuden erwacht », voilà comment la soprano conclut sa prestation émouvante. Et oui, tout s'éveilla à la joie.

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