La Forza del Destino est une grande fresque majestueuse totalement romantique dont on pressent tout le drame dès les trois premiers thèmes : ce flux et reflux, tel un rythme cardiaque qui s’emballe, ce souffle haletant, ce drame de l’intime qui se tisse entre les personnages, la nostalgie, la tristesse immense et le désespoir. Histoire d’amour tragique entre Leonora et Don Alvaro qui tue accidentellement le père de celle-ci : le marquis de Calatrava. Le frère veut venger le père, forcément, le carnage est évité, mais des années plus tard, Alvaro tue Carlo, qui aura quand même réussi à tuer sa propre sœur !

Csilla Boross (Leonora) et Paolo Arrivabeni (direction musicale) © GTG - Magali Dougados
Csilla Boross (Leonora) et Paolo Arrivabeni (direction musicale)
© GTG - Magali Dougados

Dès l’introduction, l’Orchestre de la Suisse Romande sous la direction de Paolo Arrivabeni, frappe par un son ramassé et dense, avec des cuivres resplendissants d’un son de vif argent sans stridence ni déséquilibre. On aura apprécié la juste balance entre cuivres et cordes, jamais mise en péril, mais réservant néanmoins leurs moments de puissance totalement jubilatoires mais aussi ceux de la prière et de l’intime verdien.

Très vite l'auditeur est plongé dans le drame mordoré de la musique d’un Verdi au sommet de son art, sertissant une musique empreinte du drame humain, avec un orchestre, frémissant, sous la baguette théâtrale du chef qui met en valeur les différents solistes. Soulignons pour commencer un plateau d’une extrême homogénéité, dont les seconds rôles ne déméritent pas tels que le marchese di Calatrava d’Alexander Teliga à la voix caverneuse, le père gardien de Vitalij Kowaljow qui offre un « no venite fidente alla croce » superbe ainsi que le Frère Melitone piquant de José Fardilha dans « Il resto, a voi prendetevi ». 

Le chœur du Grand Théâtre omniprésent fut un bonheur total lui aussi…. D’un son magnifique, ramassé, brillant d’aigus lyriques à souhait, il retrouve la vocalité « lyrique » que nous avions perdu un temps.  Que ce soit dans les moments intimes de la prière du deuxième acte ou le chœur d’homme final du 2ème acte, d’une rare homogénéité, avec un texte projeté à la perfection, il brille de ses interventions régulières : Le « Lorché pifferi e tamburi » fut splendide d’énergie et de verve encadrant la Preziosilla incandescente d’Ahlima Mhamdi, dotée d’un timbre splendide, d’une tessiture incroyable faisant fi des coloratures et des hardiesses de son air. Le chœur s’est paré de mille nuances dans l’ouverture du quatrième acte, très mozartien le temps d’une introduction… Un plaisir de chaque instant.

En ce qui concerne les rôle principaux , l’enchantement fut au rendez-vous avec des voix totalement investies qui font vivre le drame, même sans mise en scène. « La vita è inferno all’infelice » de l’Alvaro d’Aquiles Machado fut totalement poignant avec ses « mezza di voce » venus du ciel, certainement plus touchants que certains de ses aigus un brin tendus. Le grand duo « Invano Alvaro »  du quatrième acte entre Don Alvaro et Don Carlo fut tendu par ses deux timbres magnifiques et leur sens de la scène : un moment magistral de musique tout simplement.

L’air « Morir ! Tremenda cosa » du Don Carlo de Franco Vassallo fut un bonheur de noirceur, serti par un orchestre palpitant… La voix, un brin poussée parfois au moment de « Urna fatale del mio destino », porte néanmoins le drame magnifiquement.

L’air « me pellegrina ed orfana » augura très vite de la capacité d’émotion de la Leonora superbe de Csilla Boross qui brûle littéralement les planches du Victoria Hall. La soprano possède un timbre chaud, des graves superbes, un médium pléthorique, des aigus d’une noirceur totale, cette femme ne chante plus, elle incarne le personnage. Bien sûr, peut-être, on aurait préféré, parfois, un peu moins de force pour amener certains aigus, mais quelle puissance, quelle présence et quel drame cette femme porte sur les épaules ! Son air « Pace, Pace, mio Dio ! » fut un bonheur de théâtralité et avec quel émoi aura-t-elle emporté le public loin sur les chemins de la jouissance musicale.

Verdi aurait été content que sa musique soit servie d’une si belle manière, chapeau bas les artistes ! Une telle soirée justifie à elle seule le soutien de la Ville de Genève à la Culture, et à l’Art Lyrique en particulier, au vu du plaisir qu'a pris le public à assister à pareille effusion d'émotions.

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