Bienvenue en 2018 ! À Vienne, comme d’habitude, on s’est empressé de fêter le 1er janvier en fanfare, avec les traditionnelles valses à la crème et autres polkas meringuées, qu’on ressort tous les ans du congélateur à musique pour atteindre systématiquement les mêmes records d’audience. À Paris, cette tradition n’est pas de mise ; les musiciens ont généralement le temps de digérer leur réveillon avant de retrouver le chemin des pupitres. Pour remédier à l’absence de concert traditionnel d’envergure dans la ville-lumière pendant cette période festive, l’Orchestre philharmonique de Radio France a toutefois pris une bonne résolution : désormais, le premier concert de l’année sera systématiquement consacré au même chef-d’œuvre emblématique, la Neuvième Symphonie de Beethoven, sous la baguette d’un chef différent. Cette année, la mission est confiée à Mikko Franck, directeur musical de l’orchestre ; l’an prochain, rendez-vous est pris avec Marek Janowski.

Mikko Franck © Abramowitz | Radio France
Mikko Franck
© Abramowitz | Radio France

Cette initiative a rencontré le succès espéré : pour commencer joyeusement la nouvelle année, le public est venu en masse assister à l’hymne beethovénien de la fraternité universelle. L’auditorium de Radio France est plein à craquer ; on le sent frémir de cette douce excitation qui précède les grandes soirées. Dès son entrée en scène, Mikko Franck fait preuve d’un enthousiasme communicatif. L’orchestre peine cependant dans un premier temps à trouver l’énergie de circonstance : il tombe dans le piège d’un premier mouvement délicat, dont l’écriture allie vivacité du trait et retenue maestoso. Ce soir, la majesté est présente, les cuivres sont clairs, les bois d’une justesse transparente, les tutti homogènes et francs… mais le tempo est dépourvu de cette fébrilité héroïque qui donne toute sa saveur à l’œuvre de Beethoven. Manque de définition dans les attaques de cordes, phrasé décousu, pulsation dénuée de toute exaltation sous la gestuelle lancinante du maestro… On en vient à craindre que cette monumentale « viennoiserie » qu’est la Neuvième nous reste sur l’estomac.

Fort heureusement, dès le deuxième mouvement, la pâte sonore s’anime et s’élève : sous la direction pétillante du chef finlandais, les archets sautillent dans un fugato d’une grande précision, les bois virevoltent élégamment, avant d’être interrompus avec fracas par les timbales, dans un savoureux dialogue de sourds. Reste du premier mouvement ce choix discutable de laisser le tempo s’adoucir pour permettre au discours de s’établir avec souplesse. Mikko Franck prend le parti d’un Beethoven léger et gentiment cabotin, là où l’écriture nous semble imposer une tension soutenue avec davantage d’autorité.

La suite montre qu’il est difficile de lui en tenir rigueur : la baguette tendre du maestro permet au troisième mouvement de s’épanouir avec une grâce admirable. Dans une direction à 360 degrés, Mikko Franck se tourne parfois vers les spectateurs, semblant chercher à partager l’émotion qui l’habite, tissant un lien invisible mais intense entre la scène et la salle. Au fil des variations, la ligne mélodique, lumineuse, ininterrompue, enlace le public dans ses méandres. Saluons au passage la virtuosité des violonistes, tant leurs arabesques véloces, ô combien délicates, sont réalisées avec une impressionnante légèreté collective !

Cet hymne sans paroles cède bientôt la place au mouvement à la fois tant attendu et tant redouté des beethovenophiles : l’Ode à la joie, c’est ce plat de résistance qui peut révéler la science gastronomique d’un chef étoilé ou dévoiler les impostures indigestes d’une cuisine apparemment honnête. Mikko Franck s’y distingue dans sa remarquable gestion de l’équilibre formel et dynamique : ce dernier mouvement, très calorique, paraît ici allégé, aéré, découpé en sections nettement articulées les unes aux autres dans une savante progression jusqu’au bouquet final. En outre, le maestro veille à l’équilibre des multiples ingrédients dont il est responsable, modérant les ardeurs des bois sous le solo de ténor ou soulignant le fugato des choristes au milieu de l’agitation générale. Entourant l’orchestre en un large arc-de-cercle, le chœur de Radio France fait preuve d’un engagement plein de panache, et la joie puissante qui guide ses pupitres ne nuit pas à la pureté de son intonation.

Un regret pourra venir nuancer notre appréciation d’une ode littéralement jubilatoire : la disposition des solistes derrière les trompettes, loin de notre poste d’observation. Si cela n’a pas empêché d’admirer le timbre intense de Kwangchul Youn, solide basse wagnérienne, et si la voix puissante d’Annette Dasch, brillante soprano, est également parvenue à se faire entendre au-dessus de l’orchestre, les ensembles ont paru légèrement confus et le solo du ténor, Christian Elsner, un peu mince dans ses héroïques sauts d’octave.

Ces réserves ne doivent pas ternir le souvenir d’une heureuse soirée ; elles donnent plutôt une bonne raison de venir, dans un an, vivre une nouvelle Neuvième à Radio France. Car c’est bien là que réside le seul intérêt de la répétition dans la programmation : la possibilité d’apprécier d’une même œuvre des interprétations différentes, personnelles, engagées, imparfaites, vivantes, sans cesse renouvelées.