L'Orchestre Philharmonique de Radio France délaisse ce soir le trop petit Auditorium de Radio France pour la Philharmonie où il va pouvoir déployer en grand ses ailes dans un programme placé sous le signe des oiseaux. Ce concert est filmé en direct sur Arte Concert et il sera diffusé par France Musique le 9 mai.

Mikko Franck © Christophe Abramowitz
Mikko Franck
© Christophe Abramowitz

« Lorsqu'à la révolution, j'ai dû abandonner ma maison et ma Russie bien aimée (...) je n'ai choisi qu'une partition : Le Coq d'or de Rimsky-Korsakov », disait Sergueï Rachmaninov. Igor Stravinsky aurait compris cet attachement, lui qui fut l'élève de Rimsky. En fin de concert, Mikko Franck dirigera L'Oiseau de feu dans la version originelle de 1919 d'une façon admirable, précise et libre, d'une beauté plastique et d'une narration irrésistibles, avec des souffleurs qui se couvrent de gloire pour leur individualité d'artiste et la façon émouvante qu'ils ont de jouer pour eux, pour leurs voisins, pour nous sans jamais faire un numéro de soliste égoïste. Et ces cordes somptueuses et vives... Mikko Franck, qui semble toujours souffrir du dos tant il alterne position assise et debout, a un don assez unique d'insuffler une sorte de transe joyeuse et mystérieuse à tout l'orchestre. Il y a une petit part de show dans sa façon d'être mais elle est positive.

Pour l'heure, place à la suite tirée de cet opéra par Rimsky-Korsakov. Elle comprend quatre numéros ruisselant de couleurs, de la plus vive à la plus doucement fondue. Mais elle manque de dramaturgie, ne laissant jamais entrevoir là où le compositeur veut nous entraîner... Chef et orchestre n'y sont pour rien si elle tire un peu en longueur. Ils sont impeccables, délicats, suaves et vigoureux, éclatants et rêveurs... Pourquoi Mikko Franck n'a-t-il pas choisi Uirapuru d'Heitor Villa-Lobos, inspiré d'une légende des Amérindiens Tupi contant « la légende du petit oiseau enchanté » ? Tout porte à croire que l'idée est venue au Brésilien après avoir entendu l'œuvre de Stravinsky. Ce ballet de vingt minutes, dédié à Serge Lifar, est d'une beauté et ingéniosité d'orchestration fabuleuses, avec ses violinophones, reco-reco, tam-tam, celesta, xylophone, glockenspiel, piano, contrebasson, tubas, saxophones ou encore piano – et bien sûr cordes au grand complet...

Nelson Freire © Mat Hennek
Nelson Freire
© Mat Hennek

Il aurait en plus fait le lien avec le pianiste Nelson Freire qui, juste après la pièce de Rimsky-Korsakov, vient chanter le Concerto en fa mineur de Chopin. Concentré sur son clavier, le pianiste prend un tempo rapide dont il assume tous les risques avec une absence totale de vanité, porté autant qu'il la modèle par la phrase continue du premier mouvement, chantant sur un piano dont il varie à l'infini les sonorités, ajoutant des octava bassa qui sonnent sans qu'on comprenne comment il s'y prend. Exactement comme Arcadi Volodos, au Théâtre des Champs-Élysées, deux jours auparavant. Cette sonorité d'or liquide, ces oppositions legato, détaché, mains pétrissant le clavier, doigts l'effleurant, cette façon unique de respirer la musique avec naturel devraient être entendus comme « mètre étalon du jeu de piano » par tous les – apprentis – pianistes. Deuxième mouvement sans emphase porté par un orchestre de rêve, chantant lui aussi, sans jamais traîner, comme rarement on l'a entendu dans ce concerto. Et le finale ? Une rythmique irrésistiblement dansante éblouit d'autant plus que cet élan irrépressible et virtuose fait de Freire un équilibriste qui danse sur un fil tendu sous la voûte... dans une salle où d'illustres confrères lui ont fait l'amitié de leur présence. Ce n'est pas le moment de tomber ! Le public et l'orchestre font un triomphe au soliste qui revient jouer le Nocturne de Paderewski dans le silence recueilli d'une salle émue.

Mikko Franck avait aussi inscrit au programme Cantus Arcticus d'Einojuhani Rautavaara, son compatriote finlandais mort en 2016. L'œuvre est un concerto pour bande magnétique de chants d'oiseaux et orchestre. Rautavaara associe trois mouvements aux atmosphères ravélo-debussysto-sibéliennes. Le premier commence de façon splendide par des gammes de flûtes montant et descendant de façon volubile, ponctuées par des appels des cuivres, sur un tapis de cordes lancinant : splendide climat évoquant de vastes étendues désolées. Le deuxième mouvement est inquiétant avec ses cris d'alouette baissés d'une octave et le finale prend fin avec la migration des cygnes qui partent au loin diminuendo. L'œuvre est belle, un brin trop statique et lancinante, mais montre que la musique contemporaine peut être accessible sans démagogie aucune.

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