Marquée à la fois d’un désir de lignage – avec la musique ancienne, et particulièrement avec sa teneur catholique – et d’un profond souhait de modernité – dans son langage harmonique mais également son architecture orchestrale –, la musique d’un Messiaen, d’un Stravinsky ou d’un Fauré posent inévitablement problème à tout interprète voulant rendre compte de la part éthique d’une esthétique. Face à ce doux paradoxe, Mikko Franck semble ne pas souhaiter prendre parti, et se soucier davantage de texture que de discours, d’expressivité plutôt que de lyrisme : c’est que le jeune chef finlandais a, on le sait, plus d’une corde à son arc.

Mikko Franck © Abramowitz | Radio France
Mikko Franck
© Abramowitz | Radio France

Sur Messiaen et sa Nativité du Seigneur, l’impressionnant Vincent Warnier opte, comme la plupart des organistes de sa génération, pour une virtuosité au service de l’épure. S’il semble bienvenu de rendre compte de la densité des harmonies, de la véracité des affrontements entre thèmes et blocs polymodaux – et d’étourdissants graves émis par le pédalier – plutôt que d’un sens mélodique artificiel, on pourra regretter que ce réjouissant abattage semble parfois noyer la pulsation et le rythme chers à Messiaen dans une vélocité outrée, confinant à l’empressement palliant tout possible alanguissement. C’est, après tout, une école : mais celle-ci semble contredire les lectures qui suivent.

Certains pourront regretter une absence manifeste de panache sur la Symphonie de psaumes qui suit. Ici, la lenteur domine, et les saillies ne détonent jamais vraiment avant le « Laudate Dominum ». L’ostinato ne galope pas, dardé d’accords dissonants sur ses temps faibles, comme on l’a entendu ailleurs : les explosions sont mesurées, les traits mélodiques volontairement entravés. Le tout ne secoue peut-être pas l’audience comme la sauvagerie d’un Pekka-Salonen, mais la double fugue de l’ « Expectans expectavi Dominum » est d’une beauté inouïe, portée par le duo flûte-hautbois des excellentes Magali Mosnier et Hélène Devilleneuve, et vaut toutes les danses du monde.

La transition se fait donc tout à fait naturellement vers le Requiem de Fauré, moins coléreux que ses prédécesseurs, à l’instar du court « Dies irae » qui n’émerge que brièvement de l’avant-dernier mouvement. Toujours pas de violons – à l’exception de la remarquable Hélène Collerette sur le « Sanctus » – mais une armée d’altos, menée par le chaleureux Jean-Baptiste Brunier, se joignent à l’inhabituelle nomenclature, encore dominée par l’orgue de Vincent Warnier. Celui-ci fait corps avec un Chœur en très bonne forme, dirigé avec une fierté manifeste par Sofi Jeannin et mené ici par la poigne tranquille de Mikko Franck tout du long – au détriment des difficiles pizzicati des violoncelles qui, heureusement, semblent très bien se débrouiller tout seuls. Le « Pie Jesu » unit gracieusement cet orgue polymorphe et la soprano Hila Fahima, au medium un peu engorgé par le vibrato mais aux aigus plus souples, et au mezza voce plus que convaincant. L’a cappella du Chœur sur l’ « Offertoire » est indéniablement un beau moment, talonné par la belle intervention de Jean-François Lapointe, qui insuffle un peu du frisson de l’opéra au très réussi « Libera me ». Le déchaînement orchestral qui suit s’enchaîne sur le recueillement moins religieux qu’harmonique du fier ré majeur d’« In Paradisum », qui évacue l’habituelle inquiétude intrinsèque à tout requiem qui se respecte. Au profit d’un entre-deux qui aura dominé tout le concert : celui qui unit gracieusement pudeur et lyrisme.

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