Le goût français est à l’honneur ce soir à la Philharmonie. Mikko Franck et l’Orchestre philharmonique de Radio France le célèbrent à travers trois compositeurs emblématiques : Ravel, Poulenc et Debussy. Le programme de ce concert est conçu selon une progression en effectifs grandissants qui boucle sur Ravel, à partir de La Valse pour deux pianos jusqu’au grand orchestre majestueux de Daphnis et Chloé. Les solistes de ce soir sont les sœurs géorgiennes Khatia et Gvantsa Buniatishvili dans le Concerto pour deux pianos de Francis Poulenc ainsi que Claude Delangle dans la Rhapsodie pour saxophone et orchestre de Claude Debussy.

Mikko Franck © Christophe Abramowitz
Mikko Franck
© Christophe Abramowitz

C’est avec la version pour deux pianos de La Valse de Ravel que s’ouvre le concert. Le compositeur la considérait comme « une espèce d’apothéose de la valse viennoise, à laquelle se mêle, dans mon esprit, l’impression d’un tournoiement fantastique et fatal ». Les sœurs Buniatishvili donnent assurément à entendre ces tournoiements, par nuées, qui ressemblent néanmoins plus à des tourbillons de couches superficielles qu’à des remous abyssaux. Meneuse à tous égards, Khatia en particulier confère à son jeu un côté trop en surface. Les mélodies sont soignées, ont le dynamisme de ricochets alertes qui donnent un élan opportun tout d’abord… pour ensuite devenir suspects, tant ils restent longtemps en surface à continuer leurs courses contre les lois naturelles. Car il y a un moment où la partition dégénère, s’altère, et il faudrait que les pianos en suivent les gouffres, les abîmes. Le piano ne rentre pas suffisamment dans la fatalité du propos et les effets deviennent alors quelque peu artificiels, même dans la véhémence presque brutale dont ils se parent dans la dernière partie.

Place au délicieux Concerto pour deux pianos de Poulenc, ce patchwork génial qui emprunte tant à Mozart qu’à Bach, Ravel, Rachmaninov, Saint-Saëns, Stravinsky, aux ondes Martenot ou au gamelan balinais. Et quelle interprétation ce soir, quelle claque l’on reçoit ! Rarement l’on aura entendu au début de ce concerto des accords si secs et despotiques ; sous l’intimidation qu’ils forcent, le ton est donné. Le côté éminemment démonstratif et presque ostentatoire de Khatia va comme un gant à l’« Allegro ma non troppo » initial. Portées par l’orchestre agaillardi, les sœurs Buniatishvili font jubiler Mozart tout autant que les mélodies populaires et gouailleuses que Poulenc affectionnait tant. Puis tout à coup, en état de grâce, survient cette mélodie éthérée et irréelle dans les harmoniques du violoncelle, en suspension au-dessus des doubles croches étales des pianos : magnifique ! Si les pianistes se brûlent quelque peu les ailes dans le finale par une promptitude trop intrépide, au moins cette interprétation jouit de l’ivresse qui lui donne tant de caractère, et c’est exactement ce qu’il faut dans cette musique. Mille bravos !

Khatia Buniatishvili © Gavin Evans / Sony Classical
Khatia Buniatishvili
© Gavin Evans / Sony Classical

La seconde partie du concert est tout d’abord l’occasion d’entendre la Rhapsodie pour saxophone de Debussy. Au saxophone, Claude Delangle fait des merveilles, révélant un sens aigu du phrasé : les phrases sont déployées dans toute leur longueur, selon une cohérence interne qui jamais ne se tarit. Les courbes de nuances sont dessinées avec tact et parfaitement maîtrisées. Mikko Franck et les musiciens rivalisent d’efforts et de sincérité pour donner du relief à cette musique aux inspirations orientales, dont l’écriture semble malgré tout par trop monotone. Debussy lui-même avoua qu’il ne fut jamais passionné par la composition de cette rhapsodie et en éprouva même « une fatigue telle que cela ressemble à de la neurasthénie ». Il l’abandonna faute d’inspirations, et c’est Roger-Ducasse qui devra en terminer l’orchestration en 1919. Saluons le passionnant Syrinx de Debussy donné en bis par Claude Delangle, dont le saxophone soprano nous ensorcelle par ses mélismes hypnotiques.

Considérée par Stravinsky comme « une des plus belles productions de la musique française », la deuxième suite de Daphnis et Chloé nous transporte enfin avec brio dans la Grèce fantasmée de Ravel, inspiré par les amours contrariées de la poésie antique de Longus. Orchestration opulente, couleurs harmoniques somptueuses : à coup sûr Mikko Franck et les musiciens de l’orchestre savent porter cette musique, en incarner toute la richesse des teintes. Avec une conscience claire de l’architecture minutieuse de l’œuvre, Mikko Franck porte son regard loin à l’horizon du « Lever de Soleil » qui fait frémir par sa beauté farouche. Bravo à la flûte solo de Thomas Prévost dans la « Pantomime » aux circonvolutions envoûtantes, ainsi qu’à la qualité générale des vents. Enfin, la « Danse générale » couronne ce concert dans une euphorie grisante, où les musiciens font preuve d’une réactivité saisissante, rivalisant de rebonds et d’éclats.

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