À travers l’Orient fantasmé des compositeurs français, c’était un autoportrait vocal que nous offrait la soprano Sabine Devieilhe, mardi soir à la Philharmonie de Paris. À ses côtés, François-Xavier Roth dirigeait son ensemble Les Siècles, reprenant ainsi le programme du superbe disque "Mirages" venant de paraître chez Erato-Warner.

Sabine Devieilhe © Julien Hanck
Sabine Devieilhe
© Julien Hanck

On ne dira jamais assez combien la seule délectation des timbres peut multiplier le plaisir de l’auditeur. Ce bonheur sonore, on l’a ressenti une fois de plus chez Les Siècles, et ce, dès l’Ouverture de Mignon. Si la facture instrumentale est une chose, elle n’explique pas tout, et certainement pas l’aisance, l’incroyable impression de complémentarité sonore qui ressort de ces pupitre pourtant si variés. Mus par une saine énergie, jamais chichiteuse ou outrancière, ces soixante musiciens n’en finissent pas de vivifier un répertoire que l’on aurait cru il y a encore vingt ans insignifiant ou suranné. Là où des ensembles comme le musicAeterna de Currentzis se complaisent dans une approche faite de staccato et de tensions, Les Siècles conservent générosité, rondeur et rebond souple. Abolissant cette sensation de raideur millimétrée qui pénalise certaines approches historicistes, François-Xavier Roth fluidifie la ligne, laissant une marge d’autonomie à ses musiciens. Il ne dirige pas par-à-coups, mais fait circuler un flux vital parmi les pupitres. Sa main ondule dans l’air comme une pagaie, accompagnant jusqu’au bout de son sens une ligne qui, dans ce geste, n’en finit pas de se régénérer. Parfois, un élan jubilatoire rassemble l’ensemble de ces musiciens dans ce qui ressemble à une onde de choc. Le souffle produit sur le parterre d’auditeur est alors considérable. Partout, l’empathie musicale est à son comble, et les tutti les plus pompiers y gagnent une dimension supplémentaire, mieux : une raison d’être. Les concerts des Siècles ne sont pas simplement les plaidoyers d’une méthode ou d’un répertoire ; c’est tout un esprit du concert qu’ils défendent.

François-Xavier Roth et Les Siècles © Julien Hanck
François-Xavier Roth et Les Siècles
© Julien Hanck

On serait bien en mal de donner un âge aux Quatre Poèmes hindous de Maurice Delage. Si l’ingéniosité des alchimies de timbre (Lahore : Un sapin isolé) aimante l’oeuvre vers une modernité encore à venir, la proximité stylistique avec les Trois poèmes de Mallarmé Ravel suggère les années 1910. Une remarque du même ordre vaudrait pour Sabine Devieilhe, dont la maturité de la technique, la patine, semble contrecarrer la jeunesse (encore audible, pour notre plus grand plaisir) de la voix. L’endurance du détail, donc de la concentration, a beau couper le souffle, c’est à peine si l’effort est perceptible. De la Princesse Jaune à Ophélie, les rôles se succèdent, mais aussi mirobolante soit-elle, la virtuosité n’y est jamais une fin en soi. Rien de démonstratif ne vient troubler le ton, d’une inébranlable sérénité.

Sabine Devieilhe © Julien Hanck
Sabine Devieilhe
© Julien Hanck
Lorsque Sabine Devieilhe chante, son corps paraît au repos et son regard rêveusement tendu vers le lointain. L’artisanat vocal semble aller de soi : un à un, les obstacles sont avalés, presque avec détachement. Traversant les partitions avec une application créatrice qui vivifie tout sur son passage, elle apporte l’inimaginable supplément d’âme qui rendra inoubliable telle tenue tremblée, telle vocalise. Alors que certaines coloratures jouent d’un timbre à la limite du surnaturel, glaçant, aimant à se métalliser, Sabine Devieilhe prend le contrepied de cette tendance. Douce et tendre, elle humanise son Rossignol par des estompes, des froissements expressifs, la minutie exquise d’un portamento. Tout ici est question de tact.

 

Pour Lakmé, elle usera de son vibrato comme d’un tremplin vers les aigus. Alors que l’ombre des projecteurs lui dessinent de grands cernes dramatiques, un contre-mi vrille l’air ambiant, commotion voluptueuse pour nos oreilles avides. Savoir corser sa voix dans un forte est une chose, mais le miracle ici est tout autre : il est dans cette inaltérable et confondante douceur de timbre, une douceur qui se joue des dynamiques – ces dernières pouvant être extrêmes. N’oublions pas qu’on peut replacer en amont de Sabine Devieilhe, toute une tradition fortement marqué par le gros trait et le style tapageur, aux côtés desquels la distillation des mots, le soulèvement tranquille de la phrase chez elle, jusque dans les incartades mystiques de “À vos jeux, mes amis”, fait figure de bénédiction.

Sabine Devieilhe, François-Xavier Roth et un invité suprise... Alexandre Tharaud ! © Julien Hanck
Sabine Devieilhe, François-Xavier Roth et un invité suprise... Alexandre Tharaud !
© Julien Hanck

Bénédiction, le mot n’est pas de trop pour qualifier cette riche soirée, qui plus est servie par les musiciens caméléons des Siècles, sachant s’adapter en un tour de main à la morbidesse ambiante des Poèmes hindous aussi bien qu’aux rayons irradiants de Madame Chrysanthème.