Halte genevoise pour cette tournée de concerts de l’Orchestre Philharmonique Royal de Stockholm, dirigé depuis plus de dix ans par le finlandais à la baguette ce soir, Sakari Oramo. En guise d’amuse-bouche de ce concert de la série Migros-Pour-cent-culturel-Classics, le très sonore Furioso pour orchestre du zurichois Rolf Liebermann fait la part belle à l’énergie : d’un piano martelé à l’ostinato de timbales sur un tapis de cuivres très jazzy, tout ici renforce un sentiment de pléthore musicale ! On note la flûte divinement diaphane qui donne un peu de répit au flot sonore tumultueux : revigorant.

Martin Fröst © Mats Backer
Martin Fröst
© Mats Backer

Le concert se poursuit par le fameux Concerto pour clarinette en la majeur de Mozart. Conçue pour une clarinette de basset, l'œuvre originale a été perdue ; il ne reste aujourd'hui de l'ouvrage qu'une version pour la clarinette standard, qui ne bénéficie pas des notes les plus graves de l'instrument initial. Imaginant quelle a pu être la version originale, le choix de Martin Fröst se porte sur la clarinette de basset, ce qui rend la proposition plus passionnante encore, plongeant dans les délices de velours du registre grave de l’instrument !

Dans l’interprétation du clarinettiste prédomine une grande musicalité, mêlée d’une absence d’esbroufe salutaire dans une pièce si connue. La fluidité des phrasés est totale, le souffle long, les articulations souples, les trilles subtils. Malgré l’aspect quelque peu ronronnant et de bon aloi de l’ensemble, on ne peut que relever la qualité des violoncelles qui soulignent d’une suavité bienvenue l’énergique premier mouvement. La direction de Sakari Oramo propose un Mozart sans excès, très à l’écoute du soliste. On regrette cependant une reprise orchestrale un peu lourde en début de deuxième mouvement ainsi que l’irruption régulière d’une certaine verdeur du pupitre de premiers violons, confondant énergie et saillie acide. Le mouvement médian fait entendre une belle rêverie, superbement ourlée d’un romantisme sans excès : le soliste propose un voyage dans une sereine nostalgie qui met en perspective Mozart et Schubert.

Sakari Oramo © Benjamin Ealovega
Sakari Oramo
© Benjamin Ealovega

En deuxième partie de concert, Sakari Oramo nous invite à un périple nordique en terres mahleriennes. Sa vision de la pléthorique Symphonie n° 1 dite « Titan » laisse l’auditeur sur sa faim malgré les qualités indéniables de l’ensemble : l’Orchestre Philharmonique Royal de Stockholm ne démérite pas, les vents sont d’une grande qualité, les cuivres brillent d’un vif éclat, les cordes graves grondent à merveille. La hiérarchisation des plans sonores est à l’œuvre, l’énergie envoûtante du « Kräftig bewegt » agite effectivement des cors en formation de chasse mais le tout manque de sentiments. Un vent du nord souffle sur cette Europe centrale rêvée par Mahler. Dans le troisième mouvement, le frère Jacques résonne en solitaire, la contrebasse avance sur des œufs, rien ici ne fait songer à cette ambiance « Mitteleuropa » si intimement liée à Vienne, à Mahler et ses collègues.

Du foisonnement de timbres et de couleurs mahleriennes ne ressort qu’une sorte de rigidité mesurée qui finit par avoir un parfum d’ennui ; le comble pour une musique si colorée. Bien des auditeurs auront pensé au regretté Armin Jordan et à ses excès d’humanité, des thèmes juifs qui dansent, des cuivres nostalgiques, des ruptures rythmiques et dynamiques. Ce soir, le feu d’artifice mahlerien s’est mû en jet d’eau genevois, certes impressionnant, élégant et homogène mais qui est immanquablement retombé et a assurément manqué de surprise et d’humanité : dommage que la forme ait pris le pas sur les couleurs et l’âme !


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