Aux Chorégies, les soirées s’enchaînent et ne se ressemblent pas. Après une sublime Butterfly il y a seulement deux jours, rendez-vous était pris, ce soir, pour un concert symphonique autour de Bernstein et Gershwin. Censé être une fête populaire, ce concert a malheureusement confirmé que ce type de répertoire nécessite un travail, une rigueur toute particulière, qui n’est pas à la portée immédiate de tous les artistes. Penser que quelques répétitions suffiront pour restituer la grande richesse de cette musique revient à ne pas la considérer à sa juste valeur. Malheureusement, ni l’Orchestre philharmonique de Marseille, ni les chanteurs présents, ne semblent avoir pris conscience de l’ampleur du défi qui leur avait été donné.

Julie Fuchs et Sébastien Guèze © Kris Picart
Julie Fuchs et Sébastien Guèze
© Kris Picart

Première frustration de la soirée : l’intégralité du concert est sonorisée. Or le micro est tout sauf un allié dans un concert classique. Comment envisager d’apprécier une nuance ? Comment apprécier la véritable sonorité d’un orchestre ? La capacité d’un chanteur à se faire entendre ? Impossible ! Rappelons que la technique lyrique est basée en partie sur cette notion de projection de la voix qui s’analyse comme la capacité du chanteur à se faire entendre par les spectateurs placés au dernier rang de la salle. Rappelons également que le chant lyrique ne souffre normalement aucun intermédiaire entre la voix du chanteur et les oreilles du spectateur de telle sorte que ce dernier puisse apprécier un son le plus pur possible. Résultat, ce concert nous a offert un son trafiqué avec des échos deux heures durant. Un son sans nuance, sans netteté et une bien médiocre qualité d’écoute.

Lors de la soirée lyrique autour de Madama Butterfly, les chanteurs n’étaient pas sonorisés et ils sont parvenus à se faire entendre. Orange est un défi pour une voix et un orchestre. Ne pas avoir les capacité d’affronter les 8000 spectateurs du gradin de pierre est absolument normal compte tenu du gigantisme de la salle. Renoncer à s’y produire relève de la sagesse, d’une connaissance de son instrument et de ses capacités. Distribuer de jeunes artistes qui débutent dans une arène aussi grande s’analyse comme une folie et ce n’est pas un cadeau que Raymond Duffaut a fait à Julie Fuchs et Sébastien Guèze (qui remplace Benjamin Bernheim souffrant).

Une fois ces regrets liminaires posés, venons en à ce que nous avons entendu. Malgré l’affection que nous portons pour l’orchestre marseillais, force est de constater que les musiciens se sont montrés en deçà du niveau espéré. Force est de constater également que ni Gershwin, ni Bernstein ne semblent en mesure de faire ressortir les qualités de cet orchestre. Et pour cause, la formation est une formation d’opéra, pour l’essentiel, et dotée d’une saison symphonique centrée davantage sur le grand répertoire que sur ce type de partitions. Ce concert aurait alors nécessité un travail beaucoup plus important pour parvenir à une irréprochabilité rythmique et à une précision absolue des attaques. Au lieu de cela, les cordes se sont révélées assez imprécises et d’une homogénéité douteuse. Les vents (particulièrement exposés) s’en sortent mieux sans pour autant subjuguer complètement. Des décalages se font entendre à plusieurs reprises et le spectateur est souvent heurté par une absence de précision rythmique. La faute également à la direction musicale de Fayçal Karoui plus soucieux de faire « dégouliner » son orchestre que d’oser des tempi rapides et de s’atteler à la précision rythmique de l’ensemble. L’ouverture de Candide souffre d’approximation, d'absence de cohésion et d’entrain. L’Américain à Paris est bien terne noyé entre un legato permanent et des sonorités racoleuses. La Rhapsody in Blue est sauvée par le pianiste Nicholas Angelich même si ce répertoire ne le met pas vraiment en valeur. 

Côté chanteur, après un air de Cunégonde de Candide sans grande ampleur, Julie Fuchs ne convainc pas davantage en Maria de West Side Story. L’aigu est faible et malheureusement l’interprétation frôle parfois la caricature de la chanteuse lyrique qui se prend à la variété. Sébastien Guèze est frappé du même mal amplifié par une gestuelle de ténor grandiloquente et surtout d’une technique hasardeuse. En définitive, pas de quoi danser le mambo sur les bancs du théâtre antique. La fête annoncée s’est finalement avérée bien triste.