Eminent choix de programmation que d’adjoindre à l’attendu Stabat Mater de Rossini l’amène Symphonie n°3 de Schubert et, surtout, l’inédit Chant Funèbre de Stravinsky, retrouvé en 2014 à Saint Pétersbourg et ici en création. Puisqu’on le devinera à la lecture du programme, et de cette jolie citation du « cygne de Pesaro » : la parenté des œuvres est ici moins à chercher du côté du style, radicalement différent d’une œuvre à l’autre, que dans leur juste distance vis-à-vis de leur héritage. Du Chant funèbre dédié à la mémoire de Rimsky-Korsakov à la tradition italienne, mêlée, du Stabat Mater et de l’opéra, en passant par une symphonie de jeunesse entre Sturm und Drang et de sémillantes envolées, c’est une musique généreuse et féconde qu’on célèbre.

James Gaffigan © Mat Hennek
James Gaffigan
© Mat Hennek

De murmures chromatiques en éclats entre thématisme et mélodie, le magma stravinskien est déjà à l’œuvre dans ce fascinant Chant Funèbre. Les voix y bourdonnent avec mélancolie et sensualité. Et si la direction de James Gaffigan appuie avec la force nécessaire les traits les plus marquants, elle a également l’intelligence d’évacuer des belles couleurs esquissées la violence adjointe aux œuvres plus tardives et qu’on devine, ici, absente. Les vents et les cuivres, toujours heureux de s’atteler à Stravinsky s’avérèrent ici remarquables, mais malheureusement au détriment des cordes, malgré l’implication évidente de Sarah Nemtanu, l’acoustique du Théâtre des Champs-Elysées s’avérant par ailleurs particulièrement cruelle pour les orchestres conséquents. Leur disposition, encore sur le devant de la scène, mit encore en évidence leur fragilité sur le premier mouvement d’un Schubert à la fausse simplicité. Le déploiement expressif à l’œuvre, de l’Allegretto à un final aux airs de tarentelles, s’accompagna heureusement d’une reprise en main.

Vint enfin un Stabat Mater à la hauteur des espérances d’un public nombreux, enthousiaste mais absorbé – hésitant toujours à applaudir entre les morceaux de bravoure des solistes, suspendu à la tension permanente de l’impressionnant James Gaffigan. A l’explosion savamment menée du premier mouvement, portée par un tutti remarquable de texture, succéda sans temps mort un Cujus animam gementem porté par le ténor Paolo Fanale, lyrique en diable, théâtral et vigoureux, assez sûr de lui pour ne pas transformer son ré bémol en un bien moins éclatant si bémol. Le savant contraste du Quis est homo, entre l’évanescente Patrizia Ciofi et l’imposante Roxana Constantinescu, remplaçant au pied levé Varhudi Abrahamyan, n’en mit que plus en évidence les élégantes harmonies de l’ensemble, transformant la simplicité d’une tierce en tutoiement de l’abîme et des cimes. Le Pro Peccatis et l’Eja Mater ne firent pas un pli pour le très bon Nahuel di Pierro, et mirent particulièrement en valeur le Chœur de Radio France, très en forme – le chef Jemery Bines recevra des applaudissements particulièrement chaleureux – sur l’a cappella de rigueur.

On sentait déjà sur le Sancta Mater une petite baisse de régime sur la pourtant solide Patrizia Ciofi : après l’impeccable Fac ut Portem de Roxana Constantinescu, elle fit cependant meilleure figure, drapée d’une fougue et d’un tragique bienvenus, sur l’Inflammatus et accensus. Exécuté par les solistes plutôt que le chœur, le Quando corpus morietur confronta sans fausse note les timbres dans un quatuor aux accents baroques, avant de replonger dans le brillant In sempiterna saecula et son animé fugato. On comprend que la sensualité des « amen » concluant l’opus aient pu fâcher les défenseurs d’une spiritualité moins joyeuse – Wagner en tête pour qui le Stabat Mater parvenait à « désacraliser le vendredi saint »  – ou moins opulente. La matière n’en est pas moins là. Bien au contraire !