Dix ans déjà ? Dix ans seulement ? Deux clans s’opposeront toute la soirée sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées : celui des rabat-joie, mené par Véronique Gens, en larmes lorsqu’elle constate que dix longues années ont passé depuis la création du Palazzetto Bru Zane ; celui des délurés, mené par Lara Neumann, sortant cotillons, chapeaux pointus et sarbacanes pour fêter dignement cette décennie. À leur image, on peut appréhender l’anniversaire du Palazzetto de deux manières : en considérant dix longues années de travail, de recherches, de redécouvertes passionnantes ; ou bien dix petites années, à la fois dérisoires face à l’immensité de la tâche qu’il reste à accomplir, mais dont on s’étonne pourtant qu’elles aient suffi à assurer au Centre de musique romantique française la place essentielle qui est aujourd’hui la sienne, tant dans la recherche musicologique que dans la mise en œuvre de ces travaux lors de concerts, représentations scéniques ou enregistrements discographiques.

Le gala du Palazzetto Bru Zane au Théâtre des Champs-Élysées © Nicola Bertasi / Palazzetto Bru Zane
Le gala du Palazzetto Bru Zane au Théâtre des Champs-Élysées
© Nicola Bertasi / Palazzetto Bru Zane

Depuis quelque temps, le Palazzetto Bru Zane œuvre à la redécouverte de tout un répertoire dit léger, qui faisait les délices de nos grands ou arrière-grands parents (certaines pages de Félix Chaudoir, Frédéric Barbier, Hervé, Charles Lecocq…) mais que l’oubli semblait avoir définitivement effacé du paysage musical. Afin que cet anniversaire se déroule sous les auspices de la gaieté, le choix a été judicieusement fait d’intégrer très largement ce répertoire au spectacle, dont le ressort essentiel réside donc dans une forme de joute musicale entre les deux clans précités. Romain Gilbert signe ainsi un spectacle à la fois sobre et très drôle, mettant parfaitement en valeur les interventions et les personnalités de chacun.

Du côté sérieux, Judith van Wanroij déclame la grandiose scène de Phèdre (Jean-Baptiste Lemoyne) en lui conférant toute la grandeur et le caractère terrible qui la caractérisent. Véronique Gens délivre son habituelle leçon de diction, de musicalité et d’émotion aussi bien dans le duo de Lancelot (Victorin Joncières) que dans celui, lyrique et sensuel, de Dante (Benjamin Godard). La voix chaudement colorée de Chantal Santon Jeffery (elle interprète parfois la Didon de Purcell) ne semblait pas a priori la plus à même de rendre justice aux aigus et aux vocalises perlées qui émaillent la ligne de chant d’Isabeau de Bavière (dans le Charles VI d’Halévy). C’était mésestimer la souplesse vocale et la musicalité de l’interprète, qui lui permettent de délivrer une interprétation fine et nuancée et lui valent un joli succès personnel. Les deux ténors Cyrille Dubois et Edgaras Montvidas projettent leur voix avec efficacité sans que leur diction perde jamais en clarté – même si l’orchestre de Méhul (magnifique finale du premier acte d’Adrien) ou la ligne vocale particulièrement tendue de Dante dans l’œuvre homonyme de Godard les poussent parfois à la limite de leurs possibilités en termes de puissance. Quant à Tassis Christoyannis, il distille la teneur poétique des vers de Hugo et de la musique de Gounod (Extase, superbe mélodie avec orchestre) avec un art de la nuance et du phrasé que compromet à peine un petit trou de mémoire…

Côté rigolos, difficile de distribuer la palme du meilleur boute-en-train tant Rodolphe Briand (« J’viens d’perdre mon gibus »), Olivier Py (impayable Bettina de La Mascotte « emballée » de rose des pieds à la tête !), la gouailleuse Lara Neumann et le toujours excellent Flannan Obé (Faust et Marguerite) rivalisent d’humour potache et de burlesque. La médaille revient peut-être malgré tout à l’incroyable Ingrid Perruche pour son interprétation complètement déjantée et vraiment hilarante de la duchesse Totoche des Chevaliers de la Table ronde.

Une mention particulière enfin à Emmanuel Ceysson, premier harpiste au Metropolitan Opera de New York, dont l’interprétation du Concertstück de Gabriel Pierné, d’une maîtrise technique absolue et d’une émotion poignante, fait délirer le public – et Hervé Niquet !

Hervé Niquet, précisément, était bien le chef tout indiqué pour diriger ce concert, lui qui a toujours eu à cœur de mettre au jour la spécificité et la continuité de la musique française à travers les siècles. Aussi habile dans la légèreté (une ouverture de Madame Favart pleine de verve délicate) que dans le drame ou le lyrisme (et dans le rattrapage tout en discrétion d’un décalage persistant dû à un faux départ de Bettina/Py !), il fait par ailleurs preuve d’un vrai sens de l’humour et d’une bonne humeur contagieuse. Le Chœur du Concert Spirituel et l’Orchestre de chambre de Paris participent à la fête avec talent et enthousiasme.

Le gala du Palazzetto Bru Zane au Théâtre des Champs-Élysées © Nicola Bertasi / Palazzetto Bru Zane
Le gala du Palazzetto Bru Zane au Théâtre des Champs-Élysées
© Nicola Bertasi / Palazzetto Bru Zane

Après des remerciements très émus du chef à Nicole Bru, présente au concert, la soirée s’achève par le finale endiablé du troisième acte de La Vie parisienne, et celui tout aussi irrésistible des Chevaliers de la Table ronde – auxquels la mezzo Marie Gautrot apporte une contribution de choix. Le public et les artistes sont aux anges, ne se quittent qu’à regret et semblent déjà attendre avec impatience leur prochain rendez-vous ! Mais il est toujours possible de prolonger la fête avec le tout récent coffret de 10 CD The French Romantic Experience, qui donne un aperçu extrêmement riche et complet de toutes les actions menées par le Palazzetto en faveur de la musique française depuis dix ans.

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