Il en va de la musique comme de certaines drogues addictives. Une accoutumance peut naître, réclamant une expérience toujours plus forte. C’est donc avide de sensations stupéfiantes que nous nous sommes rendu au Kings Place ce samedi 24 octobre pour entendre le compositeur Gavin Bryars, au style marqué par le jazz et l’école minimaliste - laquelle ayant cherché, peut-être plus que d’autres, à retranscrire musicalement l’effet que peuvent produire certains produits narcotiques. Le concert n’a malheureusement pas été en mesure d’assouvir nos besoins de mélomane.

Gavin Bryars © Gavin Bryars
Gavin Bryars
© Gavin Bryars

Composé d’une contrebasse, d’un violoncelle, d’un alto et d’une guitare électrique, le Gavin Bryars Ensemble est pourtant une formation dont le timbre sombre promet des sonorités inhabituelles, propres à emporter l’adhésion du chercheur de nouveauté. La promesse a été en partie tenue. La guitare électrique notamment, sollicitée de manière discrète et raffinée, enrichit l’ensemble de ses harmoniques amplifiées. Le compositeur parvient à en tirer des effets saisissants : le timbre se fond et prolonge les résonances du piano, à d'autres instants des effets de souffle semblent aspirer l’auditeur. Saluons le jeu de James Woodrow dont l’impeccable précision des attaques garantit la réussite de ces effets. Quant au compositeur, caché derrière sa contrebasse la majeure partie du concert, ses gestes et son regard expriment une fragilité touchante qui se ressent dans son jeu. C'est enfin une voix de ténor douce et claire qui se fait entendre pour Lauda 4 'Oi mi lasso'. Le timbre encore juvénile de Tom Kelly correspond parfaitement à cette pièce inspirée d’un manuscrit du 12e siècle, et tirée d'une série à laquelle le compositeur travaille depuis plusieurs années.

Une foule de musiciens s’agglutinent alors sur scène pour interpréter Jesus Blood Never Failed Me Yet. Ayant inspiré des chorégraphes tels Maguy Marin ou William Forsythe, la pièce est construite autour de l’enregistrement mis en boucle d’un vieil homme chantonnant une mélodie très simple, à travers laquelle il exprime sa foi avec une naïveté enfantine touchante. D’abord exposée à nu, la mélodie est ensuite agrémentée d’une moelleuse grille harmonique invariable aux sonorités jazzy. Seule progression musicale dans cette œuvre, une texture orchestrale toujours plus dense. Le quatuor est peu à peu rejoint par les instrumentistes doublant chaque pupitre, puis par la trentaine de choristes composant l’Addison Chamber Choir. Malheureusement, l’acoustique de la salle ne permet pas à l’auditeur de profiter de cet effet d’amplification. L’entrée des choristes se laisse à peine deviner par leurs mouvements de lèvres. De même, c’est visuellement que l’on découvre soudain la présence d’un percussionniste au milieu de la scène. La tête d’une baguette de timbale pointe son bout du nez au dessus de celles des autres musiciens ; timide en revanche, le son restera sagement sur la membrane de l’instrument. La variation rendue ainsi muette, c’est avec ennui que l’on anticipe les reprises dont le compte se lit à intervalles réguliers sur les mains du chef. Encore 2… Las ! C’est bientôt trois de plus, auxquelles s’ajouteront encore d’innombrables répétitions. La liquidation de la texture orchestrale mènera à son terme, lentement mais sûrement, cette œuvre certainement desservie par une salle aux dimensions trop petites pour un tel effectif.

Dernière œuvre interprétée lors de ce concert, le Cadman Requiem composé à la suite du décès d'un ami proche du compositeur, Bill Cadman. Cette dernière œuvre révèle bruyamment ce que nous soupçonnions depuis le début de la soirée, à savoir que l’ensemble est en-deçà du niveau exigé par les partitions. L’optimisme de l’altiste n’y change rien, sa justesse est toujours hésitante, et le tout manque cruellement de cohésion entre les musiciens. Quant à la musique, ses effets ont fini par s'épuiser d'eux-mêmes : de longues plages sonores sans aspérité au-dessus desquelles évoluent des mélodies qui nous ont paru avoir toujours moins de relief. Bref, ce concert nous aura laissé une sensation de manque, et la frustration qui va avec.

**111