Les amoureux de Prokofiev sont servis : le compositeur fête aujourd’hui ses 125 ans ! Pour l’occasion, l’Orchestre du Théâtre Mariinsky, avec à sa tête Valery Gergiev, vient à Moscou souffler les premières bougies d’un « Marathon Prokofiev » chronologique qui se poursuivra en parallèle à Moscou et Saint-Pétersbourg, tout au long de la semaine, par une série de concerts, d’opéras, de ballets, de musiques de films, de documentaires et d’expositions. Bon anniversaire monsieur Prokofiev !

Valery Gergiev c Alberto Venzago © Alberto Venzago
Valery Gergiev c Alberto Venzago
© Alberto Venzago

Les russes aiment la démesure, et, quitte à manquer parfois de modération, ne font pas les choses à moitié, surtout lorsqu’il s’agit de fêter un compositeur de la trempe de Prokofiev. Aussi, le Mariinsky nous propose-t-il un concert-fleuve, premier des trois festins de la journée. Au programme : deux concertos, deux symphonies, une suite de ballet et une cantate, le tout sans entracte pour ne pas prendre de retard sur le déroulé de la journée ! Un vrai marathon donc, mais ô combien roboratif et grisant !

Le concert commence par le premier concerto pour piano, avec en soliste le russe Denis Kozhukhin. Dès le début, le son du Mariinsky impressionne, par la puissance et l’unité du son, tandis que le pianiste montre un engagement remarquable dans cette musique de contrastes et de caractères aux contours dessinés à la hache par un jeune compositeur qui n’a pas froid aux yeux. Tantôt débridé, enjoué ou rageur, l’Andante Assai ouvre la porte à un mouvement lent sublime par son caractère intimiste et mystérieux. Le jeu voilé de la clarinette, la délicatesse et la profondeur du toucher de Kozhukhin rendent à merveille l’atmosphère trouble et onirique, si différente de celle du premier mouvement ! La démence de l’Allegro Scherzando aboutit à des tutti impétueux où le pianiste martèle sans pitié des accords furieux.

La suite Scythe, tirée du ballet Ala et Lolly, est le parangon de la propension russe à méconnaître la demi-mesure. Pour sa première collaboration avec les ballets russes, le Prokofiev tout frais arrivé à Paris  ne lésine ni sur les moyens, ni sur le résultat : il veut faire du bruit. Et ça marche ! En convoquant un orchestre gargantuesque, spécialement friand de cuivres et de percussions, le compositeur écrit une musique assourdissante, et ô combien grisante et étourdissante ! Tymbales virtuoses, cymbales mégalomanes, armada de trompettes hystériques ; et au milieu de cette opulence, thème confié au xylophone pour renforcer le caractère primitif. La dernière partie de la suite aurait de quoi percer les tympans de Gergiev, car on atteint une puissance sonore proprement inouïe, pour un effet rarement égalé.

Après la barbarie, le raffinement, avec la Symphonie n°1, composée deux ans après la suite Scythe, dite « Symphonie classique » en raison de son écriture tournée vers Haydn et Mozart. Ici, point de trombone qui barrisse ou de pianiste qui martèle ; tout n’est qu’élégance des manières dans ce bijou de néoclassicisme. Sur un basson en piqués, un violon vient virevolter avec délicatesse. Des jeux innocents nous amènent dans une atmosphère bucolique. C’est une musique de gestes et d’appuis, avec des effets qui doivent être savamment dosés pour ne pas paraître forcés, équilibre que Gergiev instaure avec beaucoup de finesse.

Contemporain de la symphonie classique, le Concerto pour violon n°1 est pourtant d’un caractère tout autre, et nous rappelle une chose, pourtant essentielle dans sa musique, que l’on a tendance à oublier lorsque l’on pense à Prokofiev : la tendresse. Sous l’archet de Leonidas Kavakos, la mélodie initiale se teinte d’une tendresse infinie, à laquelle répondent les pupitres des bois. Le violoniste impressionne par un son d’une texture rare, un son tracé comme une ligne, d’une grande pureté et d’une grande continuité, parcimonieux en vibrato. La cadence suspendue à deux voix laisse place à un moment irréel où le soliste babille sous un halo de flûtes et de harpes. L’orchestre et le violon se fondent l’un l’autre à merveille. D’humeur taquine puis ironique dans les deux derniers mouvements, ce concerto est d’une palette expressive remarquable.

Une œuvre moins jouée du compositeur : la cantate « Nous sommes sept », sur des poèmes de Balmont inspirés de traductions des oracles chaldaïques. Face à la révolution bolchévique, c’est dans les sujets antiques que Prokofiev a su trouver une réponse à son besoin de réagir. Pour l’occasion, l’orchestre du Mariinsky est rejoint par le chœur Kojebnikov de Moscou, et le ténor solo Igor Morozov. Cette cantate s’ouvre comme une explosion, et toute la cantate est véhémente et contrastée. Le ténor impressionne par sa présence et son engagement, et le chœur par sa malléabilité.  

Dernière œuvre du concert, la Symphonie n° 2. Postérieure de huit ans à la symphonie classique, elle en est l’exact opposé. Le premier mouvement est une musique brute et combattante aux accents mécaniques, véritable magma sonore en fusion. Le Thème et Variations commence quant à lui dans une atmosphère ample et calme, mais dont la sérénité apparente cache un trouble, qui va bientôt se muer en une suite de contrastes avec des accords martelés tutti, avant le retour du thème initial, pour finir sur un accord extatique.

Orgie sonore que ce concert-fleuve, dans lequel Gergiev avec son orchestre du Mariinsky se montre au sommet de sa forme. On y ressort étourdit par tant de musique, et par l'imagination débordante de Prokofiev. Une petite heure pour se remettre de ses émotions, puis on replonge la tête la première dans l'univers du compositeur, avec les cinq premières sonates pour piano.